CINQUIÈME CHAPITRE

LES JUIFS DANS L'URSS
D'APRÈS-GUERRE


 La littérature d’après guerre mentionne normalement deux millions de survivants juifs en Union Soviétique, ou même moins. Le Year Book arrive à 2,032,500[1] et d’autres sources sionistes donnent même le chiffre de 1,500,000. Ils nient simplement le fait historiquement établi que les Soviétiques ont réussi à évacuer le gros de la population juive avant et après l’attaque "surprise " de l’Allemagne. Si 600,000 juifs ont servi dans l’Armée Rouge[2] disent-ils, alors ceci ne peut être expliqué que par l’évacuation des juifs de sexe masculin en âge de combattre par les Soviétiques.

Des données spécifiques concernant l’âge des juifs vivant, avant la guerre, dans la zone qui n’a jamais été occupée par l’Allemagne par la suite ne sont pas disponibles; pour cette raison, la répartition par groupes d’âge des juifs polonais en 1931 a été utilisée. En ce basant sur cette comparaison on peut dire que les hommes âgés de 16 à 45 ans formaient 22.7% de la population juive soviétique.[3] Avant la guerre, 1.6 millions de juifs soviétiques vivaient dans ces zones qui ne furent jamais occupées par l’Allemagne.[4] 22.7% de 1.6 millions donnerait 360,000 juifs âgés de 16 à 45 ans dans ces territoires.

Il est peu probable que tous les juifs en âge de combattre furent enrôlés dans l’armée. Le fait que beaucoup étaient des spécialistes dans l’industrie ou l’administration a sûrement joué; aussi une certaine fraction d’entre eux était sûrement inapte physiquement au service militaire. Par conséquent il est difficile de croire que plus de 70%, i.e. 250,000 furent conscrits. Comme il y a eu 600,000 juifs dans l’armée ceci veut dire qu’un autre 350,000 devaient provenir des territoires occupés. En appliquant le même facteur de 70% pour ceux-ci on trouve que les Soviétiques ont évacué 500,000 juifs de 16-45 ans avant l’arrivée des Allemands.

Sur la base de ces calculs on en arriverait à 2.1 millions de juifs dans la zone "libre" de l’Union Soviétique. En déduisant de ce chiffre les 200,000 juifs tués au combat et en ajoutant le nombre supposément petit de juifs qui ont survécu à l’occupation allemande on obtient environ 2 millions de juifs survivants en Union Soviétique. La contradiction existant entre le nombre impressionnant de juifs qui ont servi dans l’Armée Rouge et l’affirmation que la plupart des juifs sont tombés entre les mains des Allemands ne peut être résolue que de cette façon.

Mais il y a une faille ici. En tout, 860,000 juifs de sexe masculin qui étaient en âge de combattre étaient donc disponibles. La plupart d’entre eux furent conscrits et 200,000 n’ont pas survécu à la guerre. A la fin de la guerre, 600,000 juifs mâles de ce groupe vivaient encore. Si les Soviétiques n’avaient évacué que un demi-million de juifs capables de combattre et laissé derrière le gros des femmes, enfant et vieillards pour faire face à l’extermination aux mains des Allemands, les 660,000 juifs survivants de sexe masculin se seraient retrouvés face à 400,000 juives du même groupe d’âge, un ratio de 66 pour 40 ! Mais la littérature d’après guerre n’a jamais rapporté la chose, un fait pour le moins étrange.

On peut prouver que c’est le contraire qui s’est produit. Le recensement soviétique de 1959 donne une distribution des sexes parmi les juifs qui est tout à fait "normale" pour une population dont l’élément masculin a subi des pertes énormes durant les deux guerres. Le ratio hommes/femmes pour les juifs soviétiques en 1959 était de 45.4% (i.e. 1,030,629) contre 54.6% (1,237,185).[5] Dix ans plus tard le recensement soviétique de 1970 commence à donner les premières indications d’une amorce de normalisation de la structure des sexes parmi les juifs; le ratio était de 45.9% contre 54.1%.[6]

Sur la base de la distribution par groupes d’âge des juifs en RSFSR[7] 705,290 juifs des 2,267,814 juifs d’URSS (1959) appartenaient au groupe "0-28 ans" et n’étaient donc pas encore nés à la fin de la guerre ou trop jeunes pour être astreints au service militaire. La répartition des sexes dans ce groupe d ‘âge devrait donc être à peu près équilibrée. Le nombre d’hommes de plus de 28 ans était de 677,984 et celui des femmes était de 884,540 :

Groupes d'âge

Hommes

Femmes

Total


Tous les groupe d'âge

1.030.629

1.237.185

2.267.814

0 -28 ans

352.645

352.645

705.290


29 ans et plus

677.984

884.540

1.562.524


Pour le groupe d’âge des plus de 28 ans ceci correspond à un ratio hommes/femmes de 43.4/56.6 qui est bien meilleur que le ratio 38.4/61.6 pour les 30 ans et plus.[8]

Les groupes d’âge qui ont participé activement aux deux guerres mondiales affichent un écart de 200,000 entre les deux sexes. Plusieurs dizaines de milliers doivent être attribués à l’espérance de vie moins élevée des hommes. Des dizaines d’autres milliers sont attribuables à la première guerre mondiale. La deuxième guerre mondiale ne peut pas être responsable de beaucoup plus que 100,000.

Comme nous l’avons mentionné, les sources sionistes affirment que 200,000 juifs sont morts au combat. Il est évident que le recensement soviétique de 1959 n’a pas compté la population juive dans sa totalité; autrement on aurait trouvé plus que 100,000 ou 125,000 hommes manquants suite à la deuxième guerre mondiale.

Les faits suivants sont clairs :

  1. Plus d’un demi-million de juifs ont servi dans l’Armée Rouge durant la deuxième guerre mondiale.
  2. Il aurait été impossible d’enrôler 600,000 soldats à partir d’une population de deux millions d’individus; donc, la majeure partie des juifs soviétiques ont été évacués en dehors de la zone occupée par l’Allemagne
  3. L’affirmation selon laquelle les Soviétiques ont évacué uniquement la population mâle en âge de combattre, laissant ainsi derrière la majorité des femmes, enfants et vieillards est intenable ; si c’était le cas le nombre de juifs de sexe masculin aurait été beaucoup plus grand que celui des juives après la guerre malgré les pertes essuyées par ceux-ci sur le champ de bataille. Le recensement de 1959 montre que ce n’est pas le cas puisque 14 ans après la fin de la guerre il y a encore 57 femmes pour 43 hommes dans le groupe d’âge pour lequel les hommes étaient sujets au service militaire.

Le recensement soviétique de 1959 peut donc aussi servir comme preuve qu’une évacuation massive des juifs a pris place en 1941. Il donne aussi certaines information concernant le chiffre des pertes pour les juifs ayant combattu dans l’Armée Rouge.

Jusqu’à quel point ce recensement soviétique est-il fiable ? Le stigmate de la manipulation colle aux statistiques soviétiques. Mais même en laissant cet argument de côté, le plus gros désavantage réside dans la manière dont ce recensement a été conduit. Chaque individu avait la liberté de donner la nationalité qu’il désirait. De cette façon, les Soviétiques ont fourni une opportunité non seulement aux juifs assimilés mais aussi à ceux qui se considéraient encore juifs de ne pas s’afficher comme tel; vu l’antisémitisme ambiant, plusieurs juifs tentaient de ne pas être trop visibles en s’enregistrant comme Russes, etc.[9]

Heureusement, d’autres moyens de vérification existent. Durant les années 1970 un nombre grandissant de juifs ont quitté l’Union Soviétique pour Israël. Contrairement aux immigrants de l’après guerre (d’Europe surtout), dont le ratio hommes/femmes parmi les 50-64 ans était de 49/51,[10] les immigrants juifs âgés en provenance d’URSS pendant la période 1976-1979 comprenaient seulement de 37 à 40% d’hommes.[11]

1976

40 %
1977 37 %
1978 38 %
1979 37 %

En somme, les juifs arrivant en Israël en provenance d’Union Soviétique montraient un ratio des sexes à peu près similaire à celui du recensement soviétique de 1959.

On peut résumer ainsi : Le recensement soviétique de 1959 est raisonnablement correct concernant le ratio des sexes et la distribution des groupes d’âge mais il sous-estime grandement le nombre total de juifs soviétiques.

Les chiffres publiés avant 1959 dans la littérature d’après guerre et qui donnent environ deux millions de survivants juifs en URSS ne sont pas basés sur des statistiques officielles soviétiques. La façon dont ce nombre a été établi est ainsi donnée par le Year Book :

Les statistiques concernant les juifs russes étaient rares et pas souvent fiables même avant la guerre. [..] Rassemblées ensemble à partir d’un vaste ensemble de données statistiques soviétiques non officielles et d’autres sources, l’information disponible est donc fragmentaire et souvent hypothétique. Il n’y a pas de base adéquate pour donner un tableau complet des juifs d’URSS ou pour évaluer l’impact des changements importants causés par la guerre et la période de reconstruction qui a suivie…. En 1939-1940 la partie est de la Pologne, la Bessarabie et la Bukovine ainsi que les états baltes furent incorporés à l’Union Soviétique. […] le nombre total de juifs à l’intérieur des frontières soviétiques avant le déclenchement de la guerre en 1941 peut donc être évalué à 5,500,000, incluant environ 350,000 réfugiés juifs de Pologne. Corliss Lamont (The Peoples of the Soviet Union, Harcourt, Brace & Co., New York, 1946) estime le nombre de juifs soviétiques à ce moment à 5,300,000, en excluant les réfugiés non Soviétiques.

Mais ces chiffres ne contribuent que peu à une estimation de la population juive présente actuellement en Union Soviétique. Pour ce faire nous aurions besoin non seulement de savoir combien ont perdu la vie à cause des atrocités nazies mais aussi le taux de natalité des juifs soviétiques, le nombre de juifs tués au combat pendant la guerre, le taux de mortalité parmi ceux qui ont été évacués en Asie Centrale ou en Sibérie, et l’ampleur du programme de rapatriement vers la Pologne et la Roumanie. C’est uniquement sur le dernier de ces points que nous possédons des informations adéquates. Sur environ 350,000 juifs de l’est et du centre de la Pologne qui se sont réfugiés dans la zone soviétique en 1939-1940, la vaste majorité ont été déportés par les autorités soviétiques en Sibérie et en Asie Centrale (un nombre substantiel vers des camps de concentration). On doit souligner que ces gens se sont retrouvés là de force et non comme réfugiés. Quelques milliers ont quitté l’URSS avec l’armée polonaise évacuée vers l’Iran en 1942, environ 150,000 sont retournés en Pologne en 1946, et seuls quelques milliers ont choisi de demeurer en URSS. Les autres – environ 200,000 – sont probablement morts là-bas.

Des écarts énormes existent concernant l’estimation du nombre de victimes assassinées par les Allemands. Les estimations varient entre 1500,000 (Corliss Lamont, op. cit) et 3,000,000 (Jacob Lestschinsky). Seule une fraction insignifiante des juifs qui sont demeurés dans les territoires occupés par l’Allemagne a survécue (moins de 1 %) Le nombre de juifs évacués de ces territoires avant l’occupation allemande est donc très important à connaître mais on ne peut déterminer celui-ci de façon adéquate. Il semble certain que les estimations optimistes telles que données par les Soviétiques pendant la guerre étaient exagérées. L’occupation allemande des états baltes, de l’Ukraine, de la Russie Blanche – des régions où se trouvaient de larges concentrations de juifs - s’est faite très rapidement et le système de transport ferroviaire soviétique n’a certainement pas été capable de procéder à leur évacuation assez rapidement et à une échelle importante. Plusieurs convois ont été rattrapés par l’avance rapide des Allemands.

Kulischer, dans son étude The Displacement of Population in Europe (International Labor Office, Montréal, 1943) estimait que 1,100,000 juifs des territoires occupés par l’URSS en 1939 ainsi que 30,000 juifs des états baltes et 500,000 de la Biélorussie et de l’Ouest de l’Ukraine avaient été évacués vers l’Asie Centrale. Dans ce chiffre il incluait ceux qui ont été déportés de force en 1939-1940. D’autres considèrent ce chiffre excessif.

Ces divergences mènent évidemment à des estimations différentes concernant le nombre de juifs vivant en Union Soviétique. Même le Dr Frank Lorimer de Princeton, une sommité en la matière, ne s’aventure pas à faire une telle estimation dans son livre The Population of the Soviet Union : History and Prospects. Des publications non officielles mentionnent une population juive de 2,500,000 actuellement en URSS [1947]. Ce chiffre, qui est aussi l’estimation de Kulischer (Rescue, juille-août 1946) semble exagéré…

Ces estimations non officielles sont sévèrement critiquées par l’économiste juif Jacob Lestschinsky. Selon son analyse, le nombre total de juifs vivant dans les frontières actuelles de l’URSS ne dépasse pas 1,500,000 ( The New Leader, 8 mars 1947, New York). Il affirme avoir calculé, sur la base d’informations soviétiques non officielles, que le nombre maximal de juifs vivant dans les 60 agglomérations principales de la Russie européenne est de 800,000. Pour les agglomérations de moindre importance de la partie européenne de l’URSS, Lestschinsky donne le chiffre de 100,000 juifs. Pour la partie asiatique, entre 500 et 600,000 juifs. Il obtient donc un total de 1,500,000 juifs en Union Soviétique.

Ce chiffre, lorsqu’on le compare aux 5,500,000 juifs en Union Soviétique au déclenchement de la guerre en 1941, donne une différence de 4,000,000. Pour expliquer ces 4,000,000 de juifs manquants, Lestschinsky estime que 200,000 juifs ont perdu la vie lorsqu’ils combattaient dans l’Armée Rouge, alors que 500,000 juifs sont morts en Sibérie et en Asie Centrale (principalement parmi les déportés et les évacués). Il en suivrait que les Allemands auraient massacré 3,000,000 de juifs soviétiques. Les chiffres de Lestschinsky sont de toute évidence hypothétiques.

Le département de recherche de l’American Jewish Joint Distribution Committee à New York estime le nombre de juifs présents en Union Soviétique actuellement à 1,800,000. Ce chiffre inclut les provinces de l’Asie mais exclue les états baltes où se trouvent 32,500 juifs (la population d’avant guerre de cette région était de 255,000.)

L’estimation du JDC semble être plus proche de la réalité; mais tant que des statistiques officielles n’auront pas été publiées, la population juive d’URSS ne pourra être déterminer correctement.[12]

L’année suivante le Year Book écrivait encore :

[…] ni les organisations de juifs russes ni les statistiques d’URSS ne possèdent d’information adéquate sur ce sujet. Notre estimation, basée sur une étude minutieuse du matériel juif et russe concernant les personnes évacuées vers les zones inoccupées du pays…[13]

Nous apprenons donc d’une publication sioniste importante que les informations concernant les juifs soviétiques étaient fragmentaires, que le nombre de juifs présumément tués par les nazis était totalement inconnu et que l’estimation concernant le nombre de survivants juifs dans ce pays donnait lieu à des écarts importants vu la nature purement spéculative de telles évaluations. Il est même admis que le chiffre de deux millions (ou moins) de survivants juifs repose sur deux hypothèses : Premièrement, que les Allemands ont tué presque tous les juifs qui sont tombés entre leurs mains. Deuxièmement, ils assument que seule une faible fraction des juifs a pu être évacuée. Ces "estimations " concernant le nombre de déportés sont supposément le fruit d’ "études sérieuses" utilisant des données juives et russes concernant le nombre de déportés ou d’évacués vers l’Asie Centrale. Le manque de sérieux devient évident lorsqu’on observe l’ampleur gigantesque des évacuations auxquelles les Soviétiques ont procédé en 1941; ce fait est simplement nié. C’est ainsi qu’on fabrique l’histoire.

Le chiffre de deux millions de survivants juifs en Union Soviétique était une création sans fondement et ceux qui l’avançaient l’admettaient sans problème. Néanmoins, ils eurent à attendre jusqu’en 1959 pour recevoir une confirmation officielle de ce chiffre hypothétique par le biais du recensement soviétique. Le chiffre de 2,267,814 publié à ce moment n’était guère différent des "estimations" sionistes. Ainsi il était connu que la méthode de recensement des Soviétiques menait à sous-estimer la population juive, mais, nous dit le Year Book, il n’y a rien à faire sauf vivre avec ce fait. Celui-ci continue : "La question concernant le nombre de juifs en Union Soviétique a reçu une réponse claire après la publication du recensement de la population soviétique en janvier 1959. "[14]

Mais le recensement suivant de 1970 ne trouve que 2,151,300 juifs, 117,000 de moins que 11 ans plus tôt.[15] Le démographe soviétique A.M. Maksimow commente ainsi les résultats : "un processus de fusion des nationalités qui, dans les conditions existantes d’une économie socialiste, a tout le caractère de l’amitié entre les peuples… "

Ebranlés par ce processus d’amitié les sionistes notaient que les Soviétiques étaient engagés dans une tendance visant à faire disparaître les juifs statistiquement d’une manière lente mais sûre. Le Year Book objecte : " …un juif ‘caché’ ou un juif assimilé demeure un juif et doit être compté comme tel, " et " il est à se demander si on doit accepter des chiffres improbables donnés par une source pas toujours amicale. "[16] Une question excellente. Le Year Book se considère une fois de plus que vu les circonstances il est impossible de savoir le nombre exact de juifs soviétiques.

Ainsi la presse rapporte avant 1970 déjà qu’il y a probablement plus de juifs en URSS que ce qui était "estimé " jusqu’alors; mais depuis ce temps des rapports qui font état d ‘un chiffre radicalement différent des chiffres précédents sont régulièrement publiés. Parmi les plus proéminents on trouve le Year Book qui admet que des juifs russes bien informés, tant en URSS que parmi les émigrants soviétiques évaluent cette population à 4,000,000.[17] Des chiffres similaires furent mentionnés par le New York Times le 22 janvier 1975.[18]

Le professeur Shapiro, qui est en charge des statistiques démographiques publiées par le Year Book écrit :

L’estimation des émigrants est très importante puisque tous (ceux à qui j’ai parlé) suggèrent un chiffre assez semblable, qu’ils donnent comme étant utilisé par les juifs de Russie.[19]

Le Judaica, derrière lequel on retrouve des personnalités de la stature d’Arthur J. Goldberg et le Dr Nahum Goldmann, parle de 3 à 4 millions de juifs en Union Soviétique au début des années 1970.[20]

Le professeur Michael Zand, qui enseigne aujourd’hui à l’Université Hébraïque de Jérusalem et qui a quitté l’Union Soviétique après beaucoup de difficultés il y a quelques années, disait, selon un rapport du journal israélien Beth Shalom, qu’il y a encore 4.5 millions de juifs en URSS à sa connaissance. Pour lui, les statistiques officielles de l’Union Soviétique ne donnent que les juifs qui reconnaissent leur nationalité et acceptent de la donner.[21]

On doit noter ici qu’un recensement soviétique ne représente pas la version officielle soviétique concernant le nombre de juifs là-bas. Dans ce pays le but d’un recensement n’est pas de déterminer la taille d’un groupe particulier au sens ethnique. Entre 1926 et 1939 il fut possible par exemple de voir la part des Ruses s’accroître de 52.9% à 58.1% de la population totale malgré le fait que la fertilité des Russes était sous la moyenne nationale et même sous la moyenne des Russes Blancs et des Ukrainiens. Cette "croissance" n’était en fait due qu’à un changement de la définition des nationalités. Suite à l’expansion territoriale de 1939/1940 l’URSS acquit 25 millions d’autres sujets, des Ukrainiens, des Russes Blancs, des peuples baltes, des Roumains, mais peu de Russes. On aurait dû s’attendre à ce que la proportion de Russes tombe à 51% avant le déclenchement de la guerre. Depuis ce temps le taux de fécondité des Russes est sous la moyenne nationale et pourtant le recensement de 1959 trouve que les Russes forment 54.6% de la population.

Il est évident que les "Russes" tels que mentionnés dans ce recensement soviétique incluent des millions de Russes Blancs, d’Ukrainiens, de Juifs et de gens d’autres origines. D’autres publications officielles – i.e. Jews in the Soviet Union, Moscou, 1967, p. 45, par Solomon Rabinovich – parlent de 3 millions de juifs en URSS.[23]

Malheureusement les cercles sionistes à l’Ouest n’en sont pas encore à accepter définitivement et officiellement un estimé plus élevé. Il n’y a là rien de surprenant puisque cette correction nécessaire depuis longtemps amènerait des questions embarrassantes.

Néanmoins quelqu’un peut observer un changement d’attitude lent et presque imperceptible s’il gratte un peu sous la surface. Le Judaica par exemple, qui est publié avec la coopération de personnalités proéminentes de la communauté juive,[24] cite les chiffres de population tels que donnés habituellement par les statistiques soviétiques de 1970, mais arrive alors à la conclusion significative que des centaines de milliers de juifs soviétiques n’ont pas été enregistrés comme juifs lors de ce recensement ; il continue, "pour des estimations plus adéquates, voir les articles par villes individuellement. "[25]

Et bien, nous l’avons fait. Nous avons pu trouver 15 villes soviétiques pour lesquelles les chiffres de la population juive furent publiés lors de recensement de 1959 et pour lesquelles le Judaica donne ses propres estimations. La comparaison est donnée à la Table 10.

Selon le recensement soviétique de 1959, on trouvait 906,479 juifs dans ces 15 villes, ou 40% des 2.27 millions de juifs "officiels". L’estimation du Judaica donne 1,493,000 juifs si on additionne ces 15 villes, 65% de plus que ce que les autorités soviétiques annoncent. En clair 6 juifs sur 10 seulement reconnaissaient leur origine ethnique au moment du recensement. Il n’y a aucune raison de penser que les juifs vivant dans d’autres villes soviétiques ont agi différemment. La conclusion logique est que les cercles sionistes les plus au courant évaluaient le nombre de juifs à 3.75 millions en 1970 (i.e. 165% de 2.27 millions).

Table 10: Population juive d'après guerre dans 15 villes soviétiques


Villes

Recensement
soviétique
de 1959

Estimation
du Judaica
pour 1970

Différence


Moscou

239.246

500.000

260.754

Leningrad

162.344

200.000

37.656

Kiev

154.000

200.000

46.000

Odessa

102.200

180.000

77.800

Kischinev

42.934

60.000

17.066

Minsk

38.842

55.000

16.158

Riga

30.267

38.000

7.733

Bakou

26.263

80.000

53.737

Rostov

21.500

30.000

8.500

Donetsk (Stalino)

21.000

40.000

19.000

Gorki

17.827

30.000

12.173

Nikolaev

15.800

20.000

4.200

Shitomir

14.800

25.000

10.200

Dnepropetrovsk

13.256

25.000

11.744

Proskurov

6.200

10.000

3.800

15 Villes

906.479

1.493.000

586.521


 

(100 %)

(165 %)

(65%)


Source: Encyclopaedia Judaica, Jerusalem, 1972 (div. volumes)

En tenant compte du fait que des estimations prudentes de la population juive soviétiques sont encore dans l’intérêt des milieux sionistes, on peut présumer que ces personnalités bien au courant croient que la taille de la population juive soviétique peut être aussi importante que 4 millions ! Un exemple de la modération dont fait preuve le Judaica concernant les chiffres de la Table 10 peut être donné par exemple en comparant avec une autre source sioniste importante, le American Jewish Year Book : Celui-ci déclare que la population juive de Leningrad en 1963 est de 325,000, soit 60% de plus que ce que le Judaica admet et 100% de plus que le nombre de juifs trouvés là lors du recensement de 1959.[26]

Le manque total de crédibilité des sources officielles soviétiques concernant le nombre de juifs peut aussi être démontré en prenant Moscou comme exemple. En 1940, cette ville russe comptait au moins 400,000 juifs,[27] mais en 1959 ils n’étaient plus que 239,000. C’est plus qu’étrange. Les Allemands n’ont jamais occupé Moscou et l’attraction de ce pivot de la vie économique soviétique qui offre des possibilités de carrière uniques n’a certainement pas fléchi au cours des décennies. Une réduction de la minorité juive de 40% entre 1940 et 1959 est complètement farfelue. Au contraire, en tenant compte de l’immigration en provenance d’autres villes ou villages du pays, on pourrait s’attendre à un accroissement de la population juive et l’estimation de 500,000 du Judaica en 1970 paraît prudente.

Selon les calculs que nous avons faits dans cette étude, l’URSS comptait 4.3 millions de juifs à la fin de la deuxième guerre mondiale. Y a-t-il une explication rationnelle derrière cette réduction de population à 4 millions entre 1945 et 1970 ? Il y a en effet de nombreuses indications comme quoi les juifs on souffert d’un déclin numérique pendant la période d’après guerre. Les pertes énormes parmi les hommes et le taux énorme de mortalité infantile lors des évacuations de masse en 1940/1941 ont déjà été mentionnés. Ce développement fut affecté par le haut degré d’urbanisation (96%) des juifs.[28]

Un autre facteur – probablement le plus important qui soit aujourd’hui – influençant leur croissance nulle ou négative se trouve dans le taux élevé de mariages mixtes et l’assimilation croissante. Cette tendance existait déjà avant la guerre et s’est accélérée après celle-ci. En général les enfants issus de ces couples ne sont pas de nationalité juive.[29] En 1926 déjà, 26% des juifs de sexe masculin vivant à l’extérieur de l’Ukraine et de Russie Blanche se mariaient à des femmes non juives. Dans ces deux provinces ce taux n’était que de 4.6 et 2.0%.[30]

Le déplacement du centre démographique juif des régions traditionnellement antisémites (Ukraine et Russie Blanche) vers le nord et l’est a persisté après la révolution et fut renforcé par les déportations de 1940/1941. Le Year Book se plaint :

Selon des sources fiables, les mariages mixtes avec des non juifs dans des villes comme Moscou et Leningrad atteignaient 50% au début des années 1960. Les mêmes sources indiquent que dans ces nouvelles villes en Sibérie – plusieurs comportant une population jeune et éduquée – le taux de mariages mixtes demeure extrêmement élevé.[31]

Bien sûr, les mariages mixtes ne changent pas la nationalité d’aucun des deux partenaires. Mais si les enfants issus de ces couples sont perdus pour le groupe ethnique minoritaire l’effet sur la croissance naturelle de ce groupe est le même que si ces mariages mixtes étaient stériles.

Si, comme le Judaica l’affirme, 20% des juifs soviétiques vivaient à Leningrad et Moscou [32]durant la période qui a suivi la guerre, puisque la moitié d’entre eux contractaient une union avec des non juifs, l’impact est le même que si 10% des jeunes juifs n’avaient pas d’enfants. La littérature sioniste cependant mentionne que ces deux villes ne sont pas une exception. Dans les années 1920 le pourcentage de mariages mixtes parmi les juifs vivant dans les régions traditionnellement antisémites n’était que de 5%. En supposant que les habitants autochtones de ces régions ont maintenu cette attitude à ce jour (1983) même sous une forme plus "soft ", la proportion de mariages mixtes pour les juifs vivant là – environ 45% des juifs soviétiques – peut avoir grimpé jusqu’à, disons, 10%.

En considérant le fait que les juifs vivant en dehors des zones d’habitation traditionnelles dans le sud et l’ouest, en excluant Moscou et Leningrad, n’ont pas connu un taux de mariages mixtes aussi élevé que ceux vivant dans les deux villes les plus importantes, nous pouvons assumer un taux de 30% comme base de départ. Dans ce cas, le taux de mariages mixtes parmi les juifs soviétiques pourrait se résumer ainsi :

Région

Proportion de juifs en URSS

Proportion de mariages
mixtes

Juifs "sans enfants" suite aux mar. mixtes


Moscou et Leningrad

20 %

50 %

10,0 %

Autres régions du Nord et de l'Est

35 %

30 %

10,5 %

Ukraine, Russie Blanche, Moldavie et Baltique

45 %

10 %

4,5 %


25,0 %


En suivant ce développement, on peut dire qu’un juif sur quatre en Union Soviétique n’a "pas eu d’enfants" - en autant qu’on regarde les faits d’un point de vue strictement basé sur la croissance ethnique -, parce qu’il s’est marié avec quelqu’un d’un autre groupe ethnique et parce que les enfants de cette union sont majoritairement perdus pour le groupe minoritaire. Le but de cet exercice n’est pas de dénombrer avec exactitude le nombre de juifs "sans enfants " (tel que défini) ; le fait que le pourcentage de mariages mixtes soit de 20% ou 30% n’a aucune importance. On doit admettre que les mariages mixtes sont très courants parmi les juifs d’URSS. Puisque les juifs urbanisés d’Union Soviétique avaient déjà en 1920 une préférence pour les familles où les enfants n’étaient pas nombreux (comme le professeur Lorimer l’a démontré) et que le nombre total de naissances était presque équivalent au nombre de décès, on doit présumer qu’une énorme tendance vers les mariages mixtes après la guerre a amené à un effritement prononcé de la population juive.

Le démographe israélien U.O. Schmelz de l’Université Hébraique de Jerusalem rapporte que seulement 7% des juifs de la république de Russie appartiennent au groupe d’âge "0-10 ans" et que 26.5% ont 60 ans et plus( !), une population vieillissante en effet. Pour fins de comparaison : La République Fédérale d’Allemagne dont la population est l’une des plus vielles en Europe avait un pourcentage de 13.5% chez les "0-10 ans" et de 19.7% chez les 60 ans et plus en 1977. L’étendue du vieillissement de la population juive en URSS est montrée dans le tableau qui suit.[33]

Juifs vivant dans la république de Russie
Distribution par âge - 1970


Groupes d'âge

Proportion (%)

Proportion
moyenne
par an


0-10 ans

6,9

0,63

11-15 ans

4,3

0,86

16-19 ans

3,9

0,98

20-29 ans

10,9

1,09

30-39 ans

15,1

1,51

40-49 ans

16,1

1,61

50-59 ans

16,3

1,63

60 ans et plus

26,5

?


Somme

100,0

 


En considérant le fait que les hommes de 40 à 59 ans ont souffert de pertes lourdes durant la guerre, leur proportion aurait été encore plus grande sans cet impact externe. Il est clair que le déclin des naissances est surtout un phénomène d’après guerre même si celui-ci s’est amorcé des décennies avant celle-ci. Dans les années soixante, ce taux de natalité semble s’être effondré à 6 pour 1,000 personnes d’origine juive. Mais pour maintenir leur nombre la proportion de jeunes aurait dû être deux fois plus grande !

La proportion importante de gens du troisième âge indique aussi que le taux de mortalité des juifs devait être assez élevé. Le professeur Scmelz écrit que le taux de décroissance naturel des juifs soviétiques a été de 1% par an entre 1959 et 1970 ! La distribution par groupes d’âge telle que donnée plus haut montre aussi qu’un déclin de la population a dû s’amorcer dans les années cinquante déjà. Et il n’y a aucun signe que la situation se soit améliorée durant les dix années suivantes. Même s’il y avait eu un surplus des naissances par rapport aux décès après la guerre cet épisode n’a pu être que de courte durée vu les pertes catastrophiques parmi le groupe des hommes jeunes durant la guerre et les conditions économiques difficiles qui ont suivi celle-ci. Ceci est indiqué clairement par la taille relative du groupe d’âge "20 à 29 ans."

L’importance de cet excès moyen des naissances par rapport aux décès après la guerre ne peut être déterminée avec les données disponibles. Le professeur Scmelz affirme que la population juive des autres républiques soviétiques a connu les même développements démographiques que celle de la république de Russie. Tout ce que nous savons c’est que depuis 1945 la population juive a du connaître un taux de croissance substantiellement négatif. Il est difficile de déterminer si ce taux de décroissance a été en bas ou en haut de -0.5% étant donné la pauvreté des statistiques soviétiques.

Comme nous l’avons mentionné précédemment, le nombre de juifs en Union Soviétique devait être de 4.3 millions au plus à la fin de la deuxième guerre mondiale. En appliquant différents taux de croissance négatifs pour la période suivant 1945 et en tenant compte des 250,000 émigrants qui ont quitté le pays entre 1970 et 1980[34] – avant 1970 l’émigration était négligeable – on obtient les développements suivants :


Décroissance moyenne
par an
depuis 1945

Population juive en URSS


1970

1980


a) - 0,3 %

3,98 millions

3,61 millions

b) - 0,4 %

3,88 millions

3,48 millions

c) - 0,5 %

3,77 millions

3,35 millions

d) - 0,6 %

3,69 millions

3,23 millions


Il ne s’agit pas que d’une possibilité mais en fait d’une hypothèse hautement probable, la population juive a chuté de 10% au moins jusque en 1970. Ces estimations sont totalement en accord avec les affirmations des personnalités juives importantes concernant ce groupe ethnique en Russie. Le professeur Shapiro a confirmé ceci dans le Year Book.

Même le Judaica, dont l’évaluation du nombre de juifs de plusieurs villes soviétiques nous amène à un total de près de 4 millions, conclut que le nombre de juifs présents en URSS n’est pas le résultat d’une croissance naturelle ; il écrit :

De plus, il y a des indications fragmentaires et une assez bonne probabilité que la croissance de la population juive en URSS depuis la fin de la guerre a été faible, en autant qu’il y ait eu une telle croissance (à cause du vieillissement, du taux de fertilité bas ; des mariages mixtes ; de la pression assimilatrice de la part de la majorité de la population ; etc.)[35]

Il s’agit d’une affirmation prudente. Le Judaica aurait tout aussi bien pu dire qu’à la fin de la seconde guerre mondiale il y avait au moins autant de juifs en Union Soviétique qu’aujourd’hui, probablement plus de 4 millions !

A cet égard, nous avons un aveu intéressant de la part du Dr Nahum Goldmann, qui fut pendant un temps le directeur du World Jewish Congress. Il déclara que la population juive en URSS se chiffrait à environ 3 ou 3.5 millions de personnes en 1980 ; [36] on doit s’attendre à un tel chiffre puisqu’un quart de million de juifs soviétiques ont quitté leur pays durant les années 1970 et que le taux de croissance négatif est d’au moins 0.5% par an depuis 1970. Puisque le Dr Goldmann est probablement l’une des dernières personnes susceptibles d’exagérer la taille de la population juive soviétique, nous sommes confrontés aux faits suivants: En 1970, le nombre de juifs soviétiques était probablement de moins de 4 millions et aujourd’hui il est de 3.5 millions puisque plusieurs centaines de milliers de juifs ont quitté le pays entre temps.

 

Les Pertes Juives Parmi les Pertes Soviétiques Totales

De toute évidence notre calcul donnant 4.3 millions de juifs soviétiques survivants est corroboré par des sources juives prestigieuses. Il nous reste maintenant à savoir jusqu’à quel point les pertes de la population juive se comparent aux pertes de la population soviétique en général. L’ingénieur américain John Scott, qui a travaillé pendant plusieurs années pour l’industrie militaire soviétique et qui était marié à une Russe, publia un livre à son retour de Magnitogorsk (Behind the Urals, Boston, 1942). Il y décrit comment les "méthodes de travail" inhumaines imposées par les autorités soviétiques coûtèrent la vie à des millions de personnes en Sibérie.[37]

Suite aux pertes énormes essuyées par l’Armée Rouge, les autorités allèrent chercher de nouvelles recrues chez les travailleurs des industries vitales et les femmes furent mobilisées pour les remplacer. Elles devaient travailler souvent 16 heures par jour. Afin de soutirer aux ouvriers et ouvrières le peu d’énergie qui leur restait le "Plan Maréchal", nommé ainsi pour honorer le titre de maréchal que Staline s’était lui-même attribué, fut instigué à travers l’Union Soviétique : Tous les Soviétiques âgés de 14 à 70 ans quel que soit leur sexe durent doubler leur production même si beaucoup travaillaient déjà aux limites de leur capacité. Les gens mouraient comme des mouches.[38]

Willkie, qui visita l’Union Soviétique en septembre 1942, décrivit les conditions telles qu’il les vit :

La nourriture en Russie sera rare cet hiver – peut-être plus que rare. …le carburant pour le chauffage sera presque introuvable dans des millions de foyers. Les vêtements à l’exception de ceux réservés à l’armée et aux travailleurs de guerre essentiels sont introuvables. Beaucoup d’équipements médicaux vitaux n’existent tout simplement pas. Les femmes russes par millions travaillent dans les usines et les fermes côte â côte avec leurs enfants, certains d’entre eux n’ont que 8 ou 10 ans. Tout homme valide est dans l’armée ou encore travaille le nombre d’heures maximal qu’il peut supporter…[39]

L’ampleur de cette tragédie humaine fut rapportée en 1943 par Paul Holt, le correspondant à Moscou du journal Daily Express. De retour à Londres après un séjour de 15 mois en Union Soviétique, Holt écrivit que jusqu’à maintenant les Soviétiques ont souffert de pertes allant jusqu’à 30 millions de soldats tués, blessés ou faits prisonniers ainsi que de civils morts de faim ou de maladies.[40] On ne sait pas de quelle façon ce chiffre doit être réparti entre les pertes militaires et les pertes civiles, mais le gros doit certainement être attribuable à l’Armée Rouge. A ce moment 5.4 millions de soldats de l’Armée Rouge avaient été faits prisonniers par les Allemands[41] et un nombre similaire de soldats étaient morts au combat. En additionnant plusieurs millions de blessés il y aurait de 10 à 15 millions de civils morts de faim, d’épidémies et de froid. Les pertes se poursuivirent tout au long de la guerre.

Nous avons noté au troisième chapitre que la population totale de l’Union Soviétique était de 202 millions en juin 1941. Nous ne savons pas ce qu’elle pouvait être en mai 1945 puisque le premier recensement d’après guerre fut fait en 1959, alors qu’un autre suivit en 1970. Entre 1959 et 1970, la population soviétique s’est accrue de 33 millions passant de 209 millions à 242 millions, un taux de croissance de 1.3% par an. Comme les peuples non juifs d’URSS ont aussi connu un déclin de leur taux de fertilité après le baby boom de l’après guerre, on doit présumer que le taux de croissance était un peu plus élevé entre 1945 et 1959, peut-être 1.5% par an. Ceci veut dire que 39 millions de personnes se sont ajoutées pendant ces 14 ans. Il y avait donc peut-être 170 millions de personnes en URSS à la fin de la guerre, 32 millions de moins qu’avant le déclenchement de celle-ci.

Les pertes de l’Armée Rouge au cours de la seconde guerre mondiale sont normalement données comme étant de 13.6 millions[42]; par conséquent 18.4 millions de civils ont péri. Les pertes respectives pour les juifs sont de 200,000 et 830,000 pour un total de 1,030,000. Par rapport à leur poids au sein de la population soviétique les juifs ont encaissé des pertes militaires de "seulement" 3.8% (200,000 sur 5.3 millions) contre 6.7% (13.6 millions sur 202 millions) pour la population soviétique totale. De toute évidence les juifs furent engagés à un degré moindre dans les unités de combat puisqu’ils étaient plus utiles dans l’industrie de l’armement. Ces faits expliquent pourquoi le recensement de 1959 montre que la population soviétique en général a un pourcentage d’hommes encore plus bas que celui des juifs pour le groupe d’âge susceptible de combattre, i.e. 38.4% contre 43.4%.

Cependant, les juifs ont enregistré des pertes civiles beaucoup plus importantes :

Pertes civiles de

 

- la population soviétique totale 9,1 17o (18,4 milio. de 202 millo.)
- la population juive totale 15,7 % (830.000 de 5,3 millions)

Pertes totales de

 

- la population soviétique totale 15,8 % (32 millions de 202 millions)
- la population juive totale 19,4 % (1.030.000 de 5,3 millions)

Cette méthode d’analyse ne prend pas vraiment en considération le fait qu’une large proportion des populations slaves et baltes a été laissée derrière les lignes allemandes, contrairement aux juifs. Nous n’avons trouvé que 65 millions de personnes dans cette zone occupée, incluant environ 750,000 juifs. En regardant les choses d'une autre perspective, 137 millions de Soviétiques incluant 4.61 millions de juifs se trouvaient dans la zone non occupée. En comparant les pertes en vies humaines de cette population sous contrôle de Staline on obtient les résultats suivants :

Pertes civiles de

 

- la population soviétique en dehors de la sphère d'influence alllemande 13,4 % (18,4 mio. de 137 mio.)
- la population juive en dehors de la sphère d'influence allemande 18.0 % (830.000 de 4,61 mio.)

Pertes totales de

 

- la population soviétique en dehors de la sphère d'influence allemande 23,4 % (32 Mio. von 137 Mio.)
- la population juive en dehors de la sphère d'influence allemande 22,3 (1.030.000 von 4,61 Mio.)

Donc, bien que les pertes militaires des non juifs aient été beaucoup plus importantes que celles des juifs, les pertes civiles donnent le contraire. Les raisons derrière ce phénomène ne sont pas difficiles à trouver : Déjà en 1940, les autorités soviétiques ont déporté un grand nombre de réfugiés juifs vers la Sibérie. Sur les trois quarts de million de juifs en question, des centaines de milliers ont perdu la vie. Plusieurs autres évacués vers l’Asie Centrale ont péri à cause du froid, de carences alimentaires et d’épuisement physique. Les enfants surtout ont été touchés par ce traitement barbare. En ce qui concerne l’évacuation des populations slaves en 1941 une grande proportion était composée d’hommes en âge de combattre dans l’armée ; la proportion de gens âgés et de jeunes enfants étaient donc relativement modeste. Ces deux facteurs ont eu un impact sur les pertes disproportionnées des juifs soviétiques.

Il est intéressant de constater que les pertes totales de la population demeurant sous contrôle soviétique (civiles et militaires) sont à peu près les mêmes, 23% environ ! Mais puisque Staline a évacué environ 80% des juifs mais seulement un quart des autres peuples, surtout des résidants slaves, les pertes juives ont été plus élevées (20%) que celles du reste de la population (16%). Bref, l’évacuation massive menée par les Soviétiques durant la guerre a été le facteur le plus important derrière les pertes dont les juifs de l’Est ont souffert.

Le chiffre de 4.3 millions de juifs survivants en URSS s’est avéré réaliste: Des déclarations du Dr Nahum Goldmann, du Judaica et de dissidents soviétiques importants le confirme. Il n’est pas significatif dans cette analyse de savoir si ce nombre est plus près de 4 millions ou 4.5 millions. Quel que soit le chiffre précis les pertes juives sont à peu près semblables aux pertes subies par une population soviétique décimée.


Notes

  1. AJYB, 1948, Vol. 49, p. 740.
  2. -, 1942, Vol. 44, p. 234. D'autres source juives donnent des chiffres plus bas concernant les soldats juifs de l'Armée Rouge; Solomon Grayzel mentionne seulement 500,000 juifs dans son livre A History of THE JEWS (Philadelphie, 1948, p. 766). Malheureusement Grayzel ne donne pas la source d'où il a tiré ce chiffre. Le AJYB cependant mentionne explicitement des rapports soviétiques. Il est intéressant de noter que Grayzel mentionne aussi 550,000 et 17,000 juifs membres des forces armées américaines et canadiennes respectivement. Par rapport à leur poids respectif dans ces deux pays (pour plus de détails voir le chapitre 7) ceci est l'équivalent d'un taux de 10%. La même chose peut être dite de l'Afrique du Sud. Dans le cas de la Grande Bretagne il y aurait eu 60,000 juifs dans les forces armées. Cette dernière donnée est une excellente indication comme quoi la taille de la population juive en Grande Bretagne pendant la guerre n'était pas de 350,000 comme les sources sionistes le disent mais plus probablement de 600-700,000. Puisque l'Union Soviétique comptait une population juive proportionellement plus importante que celle des Etats-Unis au début de la guerre et puisque les Soviétiques ont mobilisé une plus grande proportion des hommes, les chiffres publiés par Moscou semblent un peu bas. Mais le chiffre de Grayzel est encore plus bas et donc très improbable.
  3. Drugi Powszechny Spis Ludnośći Z Dn. 9.XII 1931 R., »Polska: Mieszkania I Gospodarstwa Domowe, Ludność«, Głowny Urzad Statystyczny Rzeczypospolitej Polskiej, Statystyka Polski, Seria C, Zeszyt 94A (Deuxičme Recensement Général de la Population du 9 Décembre 1931, »Pologne: Logements et Ménages, Population«, Office Central de Statistique de la Polonaise, Statistique de la Pologne, Serie C, Fascicule 94A), Varsovie, 1938, Table 13.
  4. Voir le Deuxième Chapitre.
  5. AJYB, 1964, Vol. 65, p. 268.
  6. -, 1976, Vol. 77, p. 165.
  7. Schmelz, U.0. »New Evidence on Basic Issues in the Demography of Soviet Jews«, The Jewish Journal of Sociology, Vol. XVI, No. 2, décembre 1974, p. 210-214.
  8. Statistisches Bundesamt . Statistisches Jahrbuch für die Bundesrepublik Deutschland, Wiesbaden, 1962, p, 29
  9. AJYB, 1971, Vol. 72, p. 402-405.
  10. Israel. The Central Bureau of Statistics and Economic Research. Statistical Abstract of Israel 1951/52, No. 3, Tab. 9, p. 27: Entre le 15 mai 1948 et le 31/12/1951, 77,536 immigrants juifs de 50-64 ans ont été enregistrés. De ceux-ci, 49% étaient des hommes.
  11. -, Central Bureau of Statistics. Statistical Abstract of Israel 1977 (No. 28, p . 125), 1978 (No. 29, p. 139), 1979 (No. 30, p. 138) et 1980 (No. 31, p. 136) Tables V/5.
  12. AJYB, 1947, Vol. 49, p. 393-397.
  13. 1949, Vol. 50, p. 696.
  14. 1961, Vol. 62, p. 284.
  15. 1971, Vol. 72, p. 403.
  16. 1972, Vol. 73, p. 536.
  17. 1977, Vol. 78, p. 432.
  18. New York Times, 22.1.1975, cité dans AJYB, 1976, Vol. 77, p. 460.
  19. Lettre privée datée du 3 janvier du professeur Leon Shapiro qui est en charge des statistiques de population de l'American Jewish Year Book).
  20. Encyclopaedia Judaica, Vol. 9, p. 542.
  21. Kern, Erich. Die Tragödie der Juden, Preußisch Oldendorf, 1979, p. 260. J'ai demandé au prof. Zand (Univesité Hebraique de Jérusalem) dans une lettre datée du 15/8/1980 de confirmer le chiffre de 4.5 millions en Union Soviétique qui lui est imputé. Puisque je n'ai pas reçu de réponse, une deuxième lettre fut envoyée le 2/1/1981. Le professeur Zand a alors répondu dans une lettre datée du 13/2/1981 pour demander que la question du 15/8/1980 lui soit répétée. Il promit de répliquer dans la mesure du possible. Malheureusement il n'a plus donné de réponse en dépit de requêtes répétées. (lettres datées du 25/2/1981 et du 18/6/1981).
  22. Fortune, New York, 14.8.1978, p. 158.
  23. Rabinovich, Solomon. Jews In The Soviet Union, Moskau, 1967, p. 45 dans: S. Ettinger, »The Jews in Russia at the Outbreak of the Revolution«, The Jews in Soviet Russia since 1917 (Hrsg. Lionel Kochan), London, 1970, p. 32.
  24. Fondation de recherche de l' Encyclopaedia Judaica: Ambassadeur Arthur J. Goldberg, directeur honoraire; Dr. Nahum Goldmann, président honoraire; Dr. Joseph J. Schwartz; Prof. Salo W. Baron, éditeurs consultants.
  25. Encyclopaedia Judaica, Vol. 14, p. 482.
  26. AJYB, 1962, Vol. 63, p. 350.
  27. Voir Deuxième Chapitre.
  28. Ettinger, S. »The Jews in Russia at the Outbreak of the Revolution«, The Jews in Soviet Russia since 1917, (Hrsg. Lionel Kochan), London, 1970, p. 35.
  29. AJYB, 1976, Vol. 77, p. 472.
  30. Universal Jewish Encyclopedia, Vol. 9, p . 670.
  31. AJYB, 1973, Vol. 74, p. 481.
  32. i.e.. 700.000 (voir Table 8) d'environ. 3-4.000.000 (voir note 20).
  33. Schmelz, U.O. »New Evidence on Basic Issues in the Demography of Soviet Jews«, The Jewish Journal of Sociology, London, Vol. XVI, No. 2, Decembre 1974, p. 214.
  34. New York Times (The). »What Price a Soviet Jew?« dans International Herald Tribune, Paris, 6 mars 1981, p. 2.
  35. Encyclopaedia Judaica 1973 Year Book, Jerusalem, 1974, p. 190.
  36. En réplique à une lettre personelle du 5.2.1981, le Dr. Nahum Goldmann annonca le 13/2/1981 par le biais de sa secrétaire (par écrit) que la population juive de l'URSS se chiffrait à environ 3 ou 3.5 millions de personnes."
  37. Scott, John. Jenseits des Ural, Stockholm, 19.44, p. 12 (engl. Edition originale: Behind the Urals, Boston, 1942).
  38. Deutsche Zeitung im Ostland, Riga, »Neuer Stalin-Terror«, No. 77, 18.3.1943, p. 7.
  39. New York Times (The), »Willkie's Statement About Russia's Needs«, 27 Septembre 1942, p. 3.
  40. Daily Express, »Your Questions about Russia - Answered by Paul Holt«, Londres, (quelques jours avant) 6 mai 1943.
  41. Kauener Zeitung, »18 Millionen Gesamtverluste der Sowjets«, No. 149, 28.6.1943, p. 1.
  42. Die Tat, Zürich, »Die erschütternde Bilanz zweier Weltkriege«, No. 18, 18.1.1955, p. 2.

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