I. [A PROPOS DE P. MENDÈS-FRANCE]
II. LE GLISSEMENT COMMENT ON GRIMPE AU POUVOIR ET COMMENT ON EN DESCEND
L'INTERPÉNÉTRATION DES AFFAIRES PRIVÉES ET DES AFFAIRES PUBLIQUES
PRÉFACE: Le scandale est quotidien par Henri JEANSON
III. LE CERCLE VICIEUX: «Affaires - Presse - Politique Affaires».
Une déclaration de M. Guy MOLLET
LE CAS PARTICULIER DE M. MENDÈS-FRANCE
L'auteur s'était d'abord proposé d'élever au niveau des principes, le débat qui prend pour thème l'expérience de M. Mendès-France et se poursuit au niveau de ses intentions.
Puis il lui est apparu qu'un Essai sur le Pouvoir était une entreprise audacieuse: sur ce sujet, de Platon à Karl Marx et de Montesquieu à Proudhon et Bakounine, tout ou presque avait été dit déjà dans la forme du traité ou de l'essai, lorsque parut le philosophe Alain qui l'épuisa au niveau de nos connaissances actuelles.
Il restait la compilation.
Mais, si les anthologies ont des mérites indiscutables, elles sont généralement assez peu prisées des intellectuels et quant aux autres qui ne sont pas initiés, elles ne les atteignent que très difficilement.
C'est à partir de ces considérations que l'auteur a choisi de faire une leçon de choses et de parler de l'expérience de M. Mendès-France, au niveau de son histologie.
P.R.
Mâcon, Juin 1955
De droit divin ou de droit populaire, d'un seul ou de quelques-uns, l'exercice du Pouvoir suppose des Élus et donc une hiérarchie. Le Chef d'État, ses satrapes, ses pachas ou ses caïds, ses parlementaires ou ses conseillers sont la réplique terrestre de la pyramide des Dieux gréco-latins et de celui qui trône dans son Paradis entouré de ses anges et de ses archanges. C'est à l'intention des non-prédestinés et des anges déchus que les Tables de la Loi ont été données à Moïse sur le Mont Sinaï et à sa postérité sur l'Agora, le Forum, dans l'Eglise Saint-Pierre de Rome, la Cathédrale de Reims et les Parlements. Les guerres et les révolutions ne sont, à leur tour, que la réplique ou le pendant de la foudre et des éclairs du Mont Sinaï.
C'est dire que la notion de Pouvoir est une mystique.
On ne discute pas les mystiques: ni ceux dont elles emportent l'adhésion toujours enthousiaste, ni ceux qu'elles écrasent n'entendent jamais la voix de la raison.
Leur cheminement et leur évolution en peuvent seuls porter condamnation. Au stade de l'individu, elles font les anachorètes, les cénobites et les apôtres. Par les apôtres, elles gagnent les foules. Au stade grégaire, elles se dégradent en politique. «Tout commence en mystique, tout finit en politique», a dit Péguy.
C'est pas ce biais de la hiérarchie que la mystique du Pouvoir s'est dégradée en politique: dans l'esprit des foules peu préparées à la spéculation, celle des valeurs s'est effacée au point de ne laisser subsister que celle des individus qui prétendent les représenter, des catégories d'individus, puis des classes sociales.
Or, on discute les politiques. On ne fait même que cela: épiloguer sur celle du Pouvoir est aujourd'hui la seule gymnastique intellectuelle de quarante-trois millions de Français.
Épiloguer sur ses effets, non sur son essence.
Et c'est ainsi que le seul aspect de la politique du Pouvoir qui leur soit sensible est devenu le problème de son transfert d'une catégorie d'individus à une autre ou d'une classe à une autre classe.
Sur le transfert du Pouvoir, la référence par excellence est la Révolution française de 1789.
Ici encore, les cartes sont biseautées.
En parlant de Révolution à propos des événements qui ont trouvé en France la conclusion que l'on sait en 1789, l'Histoire officielle a d'abord péché par confusion des termes: le Pouvoir étant officiellement passé des féodaux aux bourgeois, tout au plus s'agissait-il d'une translation. La Révolution est une ligne fermée: le Pouvoir existant, la ligne ne pouvait être fermée qu'à partir du moment où il n'existait plus.
Mais c'est dans l'image qu'elle a donnée du phénomène que l'Histoire officielle a commis son plus grave méfait.
A la lire, on acquiert très vite la certitude que des foules étant descendues dans la rue ont réussi à s'y imposer par la violence, puis à guillotiner un roi devenu impossible par ses excès, et à transférer son pouvoir au peuple par l'entremise d'institutions conçues au niveau de la justice. Ainsi présenté, l'événement court sur quelques mois - quelques saisons au plus - aux yeux des mieux avisés, et il suffit d'une prononciation correcte pour mettre en évidence, entre l'ancien et le nouveau régime, un contraste frappant, des oppositions fondamentales ou, pour le moins, des différences substantielles.
Dans la réalité, les choses se sont passées tout autrement et ont une toute autre signification. Ce que la bourgeoisie a conquis en 1789, c'est seulement le Pouvoir politique, c'est-à-dire la reconnaissance de jure, du Pouvoir économique qu'elle détenait depuis fort longtemps, qu'elle exerçait de facto mais très discrètement, dans des conditions d'insécurité fort inquiétantes en ce qu'elles n'étaient pas consacrées par le Droit.
Ainsi présentés, les événements de 1789 ne sont plus que le couronnement d'une longue suite de transformations dans les rapports économiques des classes sociales entre elles et la translation du Pouvoir un peu hâtivement baptisée Révolution - à des fins, aujourd'hui visiblement intéressées - court non plus sur quelques mois ou quelques saisons, mais sur plusieurs siècles.
Si difficile qu'il soit de situer le point de départ d'une évolution historique, on n'est sans doute pas très éloigné de la vérité, lorsqu'on dit que le mouvement de translation du Pouvoir résolu par les événements de 1789-1793, amorcé par les Croisades, a pris toute son ampleur avec la découverte de l'Amérique, les progrès scientifiques qui l'ont précédée, le développement des relations commerciales qui l'a suivie.
Ces faits sont à l'origine d'un transfert de la richesse nationale qui s'est opéré au long du temps, des féodaux à une nouvelle classe sociale née dans leur ombre, qui s'est développée en faisant tout bêtement sa petite pelote à ramasser leurs dépouilles et qui en est progressivement arrivée à prendre en main les leviers de commande d'une vie économique, à l'époque essentiellement commerciale, artisanale et agricole. En 1789, la plupart des membres de la noblesse et du clergé n'étaient plus des privilégiés que politiquement: économiquement, ils étaient tous plus ou moins dans la dépendance du marchand auquel ils avaient vendu leurs terres ou emprunté de l'argent pour vivre dans le faste à la Cour du Roi, leurs ancêtres ayant déjà très sensiblement écorné le patrimoine en accordant différentes franchises, soit au départ pour les Croisades, soit au retour, contre monnaie sonnante ou sous la contrainte.
Bien avant 1789, en effet, les féodaux ont dû compter avec les Jacques ou les bourgeois des cités, et la Royauté avec les marchands de Paris. Jusqu'en 1789, il y avait toujours eu des possibilités de compromis, les uns ayant quelque chose à donner, les autres quelque chose à espérer: Colbert assit l'autorité du Roi-Soleil sur la prospérité des artisans et des marchands. Si Necker, ni Turgot n'ont pu renouveler l'opération qui avait si bien réussi à Colbert, c'est que les féodaux, s'étant comportés pendant des siècles comme la cigale de la fable, n'avaient plus rien à offrir en contrepartie aux bourgeois-fourmis, lesquels, possédant en fait la presque totalité de la richesse nationale, ne pouvaient plus désirer qu'en disposer en droit. La fourmi ne prête pas volontiers à la cigale: à plus forte raison ne la laisse-t-elle pas administrer ses biens.
Les premiers qui eurent cette claire vision des choses furent Gracchus Babeuf, qui voulut transformer le mouvement de la translation du Pouvoir en une véritable révolution - ce pourquoi les bourgeois vainqueurs l'envoyèrent à l'échafaud! - et, cinquante ans après lui, Karl Marx qui, ayant fort bien décelé que le transfert du Pouvoir politique des féodaux aux bourgeois n'avait été possible que parce qu'il avait été précédé d'un transfert du Pouvoir économique, n'en mit pas moins l'accent sur le caractère violent des événements de 1789-1793 et, posant en principe que la lutte des classes, moteur de l'Histoire, en pouvait être l'accélérateur, prêcha la conquête du Pouvoir politique par la violence, sa possession devant permettre la conquête du Pouvoir économique.
Nous payons l'erreur de Marx.
A la violence près, cette thèse était la même que celle de Louis Blanc qui, dans le même dessein, lui donna la réplique en prêchant la conquête du Pouvoir politique par les voies parlementaires.
La thèse de Louis Blanc l'a finalement emporté sur celle de Marx qui lui avait frayé la voie et, conjointement, elles ont toutes deux étouffé celle de Gracchus Babeuf que n'ont réussi à remettre en l'honneur ni Proudhon, ni Bakounine, ni James Guillaume, ni Kropotkine, ni tant d'autres en France, en Angleterre et en Allemagne, voire en Russie.
Qu'on veuille l'imposer par la violence selon Saint Karl Marx, ou l'obtenir gentiment par les voies parlementaires selon Saint Louis Blanc, on rêve donc, dans le style de 1789-1793, d'une translation du Pouvoir politique des bourgeois à un prolétariat d'ailleurs assez mal défini. De la conquête préalable du Pouvoir économique qui est sa condition sine qua non, personne ne parle plus depuis fort longtemps.
Sur ce rêve insensé se greffe un raisonnement par analogie à partir de circonstances entre lesquelles il faut reconnaître qu'il y a des similitudes certaines.
En 1789, les structures du régime se définissaient par les formes légales sinon toujours intactes de la propriété (la féodalité), le système fiscal essentiellement indirect (les gabelles), quoique portant sur un nombre de produits infiniment moindre, les cloisonnements provinciaux par le moyen de frontières commerciales qui paralysaient les échanges, et un Pouvoir royal incontrôlé et incontrôlable qui assurait la durabilité du système en s'appuyant sur des classes sociales fortement hiérarchisées, économiquement et politiquement.
Aujourd'hui, le Pouvoir n'est plus royal mais parlementaire et il est théoriquement contrôlable, mais, de provincial, le problème des cloisonnements est devenu national et il constitue, à l'échelle internationale, le même obstacle à la circulation de la production que jadis à l'échelle nationale. De féodale, la propriété est devenue individuelle, et quant au système fiscal, la bourgeoisie a reconquis pour son compte tous les privilèges de l'ancienne noblesse et du clergé. La bourgeoisie et la petite bourgeoisie: les boutiquiers d'aujourd'hui, ne sont que les fermiers généraux de 1789 et, toujours comme en 1789, les dépenses de l'État sont couvertes dans la proportion des 4/5, ou peu s'en faut, par les impôts indirects, c'est-à-dire la gabelle ressuscitée et étendue à tout. Le fermier général a seulement proliféré.
Une seule différence: la structure de la propriété qui, de féodale est devenue individuelle et la nature de la production autrefois essentiellement agricole, aujourd'hui essentiellement industrielle. Encore convient-il de préciser que, dans un grand nombre de secteurs, la propriété, toujours individuelle au regard de la Loi, a recouvré son caractère féodal par le truchement de la société anonyme.
Comme la Royauté, régime politique de la féodalité, la République parlementaire, régime politique de la propriété individuelle, meurt de l'impéritie de ses classes dirigeantes, du désordre financier, conséquence du désordre économique et de son corollaire, la pesanteur des impôts indirects. Il était fatal qu'on fît les rapprochements impôts indirects-gabelles, boutiquier-fermier général, Société anonyme-Féodalité et qu'éclatât aux yeux du plus grand nombre la dégénérescence du bourgeois-fourmi en un petit-bourgeois-cigale plus inculte encore, plus borné, plus prétentieux et plus agressif que les derniers descendants abâtardis des féodaux.
C'est le rapprochement impôts indirects-gabelles qui a le plus frappé et à cela encore il fallait s'attendre: l'âge mental des foules est bien inférieur à celui des individus et les hommes vivant en société n'ont plus assez d'imagination pour s'élever au-dessus de leur propre expérience, en projeter les conséquences dans l'avenir et se représenter les malfaçons de la vie collective avant qu'elles n'aient commencé de produire leurs effets.
Et c'est M. Mendès-France qui a rendu ce rapprochement le plus sensible à l'opinion le jour où il lui a déclaré tout à trac que nous étions en 1789.
En réalité, nous étions à la fin de l'année 1951. M. Mendès-France était dans l'opposition. Le Parlement discutait, pour l'année 1952, un budget dont l'élaboration était des plus difficiles. L'opinion qu'une fiscalité désordonnée, compliquée et déjà démentielle inquiétait, était en outre irritée par la guerre froide sur le plan de la politique extérieure générale et par une guerre chaude qui entrait dans sa cinquième année en Indochine et qui absorbait en gros 500 milliards par ans, soit 1 milliard 1/2 environ par jour.
Intervenant précisément sur le chapitre des dépenses militaires, M. Mendès-France annonça que, dans l'ensemble des ressources fiscales, les différentes têtes de chapitre avaient suivi l'évolution suivante, de 1938 à 1951:
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1938 |
1951 |
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Impôts sur le revenu |
28 % |
25 % |
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Impôts sur la fortune |
17 % |
6 % |
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Impôts de consommation |
55 % |
69 % |
Et il rappela que, par une loi qui porte les dates des 23 novembre et 1er décembre 1790, l'Assemblée Constituante issue des États Généraux avait décidé que tous les impôts seraient ramenés à deux seulement: la contribution foncière sur le revenu net des terres qui devait subvenir, à elle seule, aux 4/5 des dépenses publiques et la contribution mobilière personnelle qui devait fournir le complément.
Ainsi put-on mesurer le chemin parcouru depuis 1790 et fut-on convaincu qu'une Révolution, puisqu’on s'obstinait à l'appeler ainsi, avait, pratiquement, été faite pour rien: en 150 ans, de nouveaux messieurs avaient pris la place des anciens et, à peu de chose près, se comportaient comme eux.
Au terme de ce discours qui mettait en cause la structure du régime (fiscalité et distribution) et l'orientation de son économie (guerre d'Indochine et guerre tout court) il y avait le transfert des investissements budgétaires du militaire au social, le transfert de l'assiette de l'impôt de l'indirect au direct, un raccourcissement sensible des circuits de la distribution et une répartition du revenu national qui eût accordé au travail, sinon une part équitable, du moins une part plus grande.
Le Parlement ne prit pas ce discours en considération.
Mais M. Mendès-France avait conquis l'opinion dont il avait traduit en clair les aspirations confuses.
On se mit à espérer du Parlement le vote d'une nouvelle loi des 23 novembre et 1er décembre 1790.
Cet espoir qui postulait l'économie d'une révolution - dans l'acception populaire, c'est-à-dire spontanée et violente - postulait aussi que M. Mendès-France arriverait sûrement à convaincre le Parlement.
En juin 1953, M. Mendès-France se retrouvait à la tribune de l'Assemblée Nationale: il avait contribué à renverser M. Pinay et, Président du Conseil désigné par M. Vincent Auriol, il sollicitait l'investiture.
Toute la France, à laquelle toute la presse avait répété quelques jours auparavant que nous étions en 1789 et que le régime appelait des réformes aussi profondes que celles de 1790-1793, avait les yeux tournés vers lui. On se le représentait, d'après son précédent discours, comme un Turgot rompant avec sa classe sociale, dénonçant devant la Cour et la Ville et dans le style de Mirabeau, la médiocrité de ceux qui avaient eu, jusque-là, le privilège de gouverner la Nation. Et on ne lui ménageait ni les témoignages de sympathie, ni les encouragements.
Le discours qu'il prononça n'avait pas grand'chose de commun avec le précédent: s'il ne fut pas ce qu'on attendait, on ne peut cependant pas dire qu'il déçut.
Il y était surtout question du rétablissement de la libre concurrence, de l'encouragement à la productivité, du développement des exportations, de la rationalisation des services publics (entreprises nationalisées, Sécurité Sociale, etc.), de l'indépendance de la France dans le Bloc atlantique, de la garantie de ses droits aux colonies, de la réforme constitutionnelle, de la stabilisation économique condition de la stabilité politique, enfin de la procédure par décret.
Tout cela faisait un mélange bizarre dans l'élaboration duquel le souci de la cohérence ne paraissait pas avoir été dominant. On ne pouvait pas ne pas noter la puérilité de cette prétention à concilier la procédure par décrets avec les institutions républicaines ou la stabilité économique avec la libre concurrence qui suppose la conquête de marchés extérieurs, donc un appareil militaire, c'est-à-dire l'élément par excellence de la perturbation économique. On ne pouvait pas non plus ne pas noter que si M. Mendès-France parlait encore d'un nécessaire transfert des investissements budgétaires du militaire au social, par contre, il glissait habilement sur le transfert de l'assiette de l'impôt de l'indirect au direct. Peu de gens cependant lui firent grief de cette puérilité et de cette habileté: dans la mesure où on vit en elles des concessions au conservatisme social, on les mit au compte du souci d'obtenir une investiture qu'on souhaitait.
M. Mendès-France ne fut pas investi.
Une année passa. En juin 1954, M. Mendès-France se trouvait pour la troisième fois à la tribune de l'Assemblée Nationale. Cette fois, après avoir fait mordre la poussière à l'équipe Laniel-Bidault-Pleven, il fut investi.
Par comparaison avec les précédents, le discours qu'il prononça et que sa déclaration ministérielle compléta par la suite, fait un contraste qui frise le paradoxe.
Plus de doctrine, plus de programme: la guerre d'Indochine seulement qu'il promet de liquider honorablement en un mois. Sur les réformes sociales nécessaires, il reste dans un vague soigneusement étudié, promettant qu'elles seraient le résultat de confrontations entre les diverses tendances de la majorité qu'il essayait de dégager sur le point précis du «Cessez le feu» en Indochine et mettant seulement en avant l'idée de la reconversion des entreprises marginales.
Visiblement, M. Mendès-France avait tout fait pour être investi: non seulement il n'avait pas convaincu le Parlement aux thèses qu'il développait dans l'opposition, mais il y avait renoncé, le Parlement l'ayant convaincu qu'il le fallait pour arriver au Pouvoir.
Ceci fait que, parti en guerre en 1951 sur la nécessité de transférer l'assiette de l'impôt de l'indirect au direct et de raccourcir les circuits de distribution, il se retrouvait au Pouvoir en 1954 ayant précisément pour ministre chargé de l'opération, M. Edgar Faure, c'est-à-dire le partisan le plus acharné de la fiscalité indirecte sur laquelle vivent et prolifèrent tous les circuits de la distribution. La laïcité lui étant chère, il voulait que M. Billières fût son Ministre de l'Éducation Nationale: il dut se contenter de M. Berthoin. Ayant déclaré qu'il ne fallait pas «se borner à changer quelques ministres mais renouveler le personnel consulaire de la République dans sa totalité», il dut conserver cinq ministres de la précédente équipe. Et tout à l'avenant.
M. Mendès-France avait le choix: cela ou pas d'investiture.
Il choisit l'investiture.
M. Mendès-France avait parlé de la procédure par décrets. Un jour donc, il demanda au Parlement les pouvoirs spéciaux qui lui permettraient de prendre les décrets nécessaires sans lui en référer.
C'était le 10 août 1954. Il venait d'obtenir le «Cessez le feu» en Indochine et il était à l'apogée de sa gloire: à peine de se discréditer à jamais aux yeux de l'opinion, le Parlement ne pouvait rien lui refuser. On lui demanda seulement ce qu'il comptait faire de ces pouvoirs spéciaux: il répondit qu'il allait s'en servir pour procéder à la reconversion de l'économie nationale et il les obtint.
Voici, d'après le journal L'Express, qui l'a beaucoup mieux définie que M. Mendès-France lui-même, en quoi consistait la reconversion de l'économie nationale:
I. - Les produits fabriqués avec un mauvais rendement sont d'un prix de revient très élevé, donc vendus à un prix qui décourage les consommateurs. Le patron de l'usine, comme il vend difficilement, fait très peu de bénéfices malgré leur prix de vente élevé et vit médiocrement (sic). Comme l'usine a un faible carnet de commandes, les ouvriers ne sont employés qu'une partie du temps (environ 25 h. par semaine) d'où faibles salaires. Pour subsister dans ces conditions médiocres, le patron, par l'intermédiaire de son groupement professionnel, a obtenu une subvention permanente de l'État (ce qui alourdit les impôts). La mauvaise productivité de cette entreprise empêche les produits fabriqués d'être vendables à l'étranger. Ils sont dépassés, en prix et en qualité, par les concurrents d'autres pays.
II. - Le patron ayant décidé, dans le cadre du nouveau plan économique, de reconvertir son usine, fait un plan de modernisation qu'il soumet à l'État pour être orienté et aidé. Avec les crédits qui lui sont alloués, il commande des machines et des installations nouvelles qui vont transformer sa production. Ces crédits proviennent de la «Caisse centrale de reconversion». Ces changements se répercutent sur les ouvriers et employés. Certains doivent trouver un nouveau travail, d'autres sont embauchés. De vastes centres de reclassement et de formation sont mis en activité. Pour moderniser l'outillage et les procédés de la nouvelle usine, l'État a orienté le patron sur les centres de recherche scientifique spécialisés qui lui procurent les derniers brevets et inventions. Afin de faciliter le déplacement de la main-d’œuvre, de grands projets d'habitations nouvelles sont mis en construction dans tout le pays. Ils développent aussi l'activité économique.
III. - L'usine a maintenant un très bon rendement et le prix de revient des nouveaux produits est bas. Ces produits, vendus bon marché, trouvent beaucoup d'acheteurs. Le patron, sur des prix bas, mais un gros carnet de commandes, fait des bénéfices substantiels et vit maintenant de manière confortable (resic). Les ouvriers travaillent à plein et les salaires sont régulièrement augmentés à mesure du développement de la production. Leur pouvoir d'achat est bien plus élevé. L'État, ayant aidé l'usine à se reconvertir, n'a plus besoin de dépenser chaque mois des sommes pour la subventionner. Au contraire, c'est l'entreprise qui le rembourse. Enfin, les nouveaux produits sont parfaitement compétitifs avec les produits fabriqués par les autres pays et, en étant exportés, rapportent des devises à la nation.
C'est par le truchement de cette opération, sinon ingénieuse, du moins ingénieusement présentée, que M. Mendès-France a franchi le Rubicon: elle est entièrement conçue dans le cadre des structures traditionnelles et, dans ce cadre, elle ne vise qu'à permettre aux entreprises dites marginales, c'est-à-dire non rentables, de se transformer, avec l'aide de l'État, en entreprises rentables.
Des réformes «aussi profondes que celles de 1789-1790», il n'est plus question: adieu au transfert de l'assiette de l'impôt de l'indirect au direct et à celui des investissements budgétaires du militaire au social.
A l'époque, je fis figure d'hurluberlu en montrant que ce projet se heurtait au moins à deux impossibilités:
1. Les entreprises industrielles non rentables ne manquent pas en France: il n'est pas exagéré de dire qu'à part celles qui travaillent pour la Défense nationale, aucune ne l'est plus. Il n'était donc que de faire le compte non pas du nombre de centaines, mais de milliers et peut-être de millions de milliards nécessaires en partant de cette idée que tout ce qui ne travaillait pas pour la Défense nationale, bénéficierait de la mesure.
2. Pour trouver ce nombre astronomique de milliards, l'État n'avait le choix qu'entre l'emprunt et l'impôt: le premier s'écartant de lui-même, il ne restait que le second. Et, M. Edgar Faure étant Ministre des Finances, en admettant qu'on eût la folle idée de les demander à l'impôt, ce ne pourrait être qu'à l'impôt indirect, puisqu'il est hostile à l'autre. Or, il était démontré que, sous le rapport de l'impôt indirect, nous étions précisément «en 1788» et que c'était le problème de son allègement, non celui d'une surcharge nouvelle, qui se posait.
On peut épiloguer à perte de vue sur les conditions dans lesquelles M. Mendès-France en est arrivé là, c'est-à-dire exactement à l'opposé de la direction qu'il avait prise au départ. A mon sens, il n'y a qu'une raison et c'est que, dans l'opinion, le transfert de l'assiette de l'impôt de l'indirect au direct était l'objet d'un malentendu.
Elle était faite, l'opinion, des intérêts de deux sortes de gens: les consommateurs, qui voulaient sinon supprimer totalement les impôts indirects, du moins les diminuer considérablement, et alléger d'autant le prix de la vie, et les distributeurs qui voulaient seulement alléger leurs charges, c'est-à-dire continuer à les percevoir sur les consommateurs sans être, pour cela, obligés de les reverser dans les caisses de l'État. Le Parlement était, lui, en majorité composé de gens qui se sentaient dans l'obligation de compenser l'allègement des impôts indirects dans l'une ou l'autre de ces deux acceptions par une augmentation des impôts directs, c'est-à-dire sur le revenu, et qui ne le voulaient pas, ce pourquoi M. Edgar Faure était leur leader.
Pour rester au Pouvoir, M. Mendès-France s'est replié sur la recherche de la rentabilité de toutes les entreprises industrielles par le truchement de la reconversion.
Au Conseil des Ministres du 28 septembre 1954, la rentabilité était seule à l'ordre du jour et sa recherche était proposée dans tous les secteurs de l'économie, mais par préférence dans le secteur agricole et ses dérivés: en six semaines, M. Mendès-France avait eu le temps de s'apercevoir que son projet de reconversion des entreprises industrielles marginales ne résistait pas à l'examen et qu'il valait mieux en rester au lancement de l'idée que d'essayer d'entrer dans la voie des réalisations.
Par un nouveau glissement, le Conseil des Ministres du 28 septembre 1954 se trouvait donc face à face avec le problème des excédents agricoles: trop de lait, trop de vin, trop de sucre, trop de fruits, trop de pommes de terre, trop de betteraves, trop de tout.
M. Mendès-France, lui, se retrouvait, une fois encore en 1788 et devant le problème que son intervention dans la discussion du budget militaire de 1952 avait posé, à savoir: l'augmentation de la consommation intérieure par l'allègement des impôts indirects et sa conséquence inéluctable, le raccourcissement des circuits de distribution.
Las! Il y avait en face de lui les distributeurs eux-mêmes (voir plus haut) les exportateurs-importateurs et les groupes financiers qui les soutiennent, ces deux dernières catégories qui n'en font qu'une ne tenant nullement à diminuer le volume de leurs profits par une diminution du volume des exportations qui eût entraîné du même coup la diminution du volume des importations.
Le Conseil des Ministres du 28 septembre 1954 décida donc qu'on arracherait des vignes et des pommiers pour que les entreprises du secteur de l'alcool soient non pas rentables mais moins déficitaires; qu'on dénaturerait le plus possible de blé et qu'on le ferait manger de préférence par les cochons pour que les gros minotiers puissent continuer d'exploiter leurs sinécures en toute tranquillité; qu'on achèterait la viande au prix fort aux chevillards et qu'on la revendrait au prix faible aux Anglais, l'État payant la différence par le canal des subventions; qu'on achèterait leur vin aux vignerons et que des équipes de distillateurs le transformeraient, moyennant d'honnêtes subventions, en des quantités d'un alcool invendable dont on ne saurait que faire, etc.
Dans le cas du lait où il n'est guère possible à la France d'envisager l'exportation aux prix qu'elle pratique et où, par conséquent, il n'y a qu'un appareil exportateur rudimentaire, M. Mendès-France remporta un semblant de victoire: il obtint que l'État l'achetât aux producteurs pour le distribuer gratuitement aux enfants des écoles et aux économiquement faibles. Il obtint également du sucre: contre promesse faite aux distillateurs-sucriers-betteraviers, de ne toucher ni à leurs subventions, ni aux principes fondamentaux sur lesquels repose leur association.
Mais, dans celui du blé dénaturé à l'intention des cochons, il serait arrivé, si on l'eût suivi jusqu'au bout, qu'un jour la France aurait eu tant de cochons qu'il eût fallu les tuer, non plus pour les manger puisque les acheteurs éventuels n'en avaient pas les moyens, mais pour en faire de l'engrais qu'on eût distribué aux paysans, lequels s'en seraient servis pour faire pousser du blé qu'on eût de nouveau dénaturé à l'intention des cochons.
C'est peu dire que le système s'était considérablement écarté des lois du 23 novembre et 1er décembre 1790.
Il y eut encore le rendez-vous d'octobre, l'affaire de la C.E.D, les conséquences de la paix (sic) retrouvée en Indochine, les événements d'Afrique du Nord, etc. Je renonce à démontrer que M. Mendès-France eut, de même et chaque fois, le choix: ou tenter de faire prévaloir le programme qu'il avait défini lorsqu'il était dans l'opposition et quitter le pouvoir, ou s'incliner devant des coalitions d'intérêts pour ne point le quitter.
Il s'inclina et on eut très vite l'impression qu'il ne faisait qu'appliquer la règle d'or du parlementarisme qui est de parler en se penchant à gauche pour être élu et d'agir en se penchant à droite pour le rester.
C'est l'affaire de la C.E.D. qui a le plus contribué à donner cette impression.
Lorsque, dans son intervention sur le chapitre des dépenses militaires du budget de 1952, M. Mendès-France prit texte du milliard et demi que coûtait chaque jour la guerre d'Indochine pour mettre en évidence la nécessité de transférer les investissements budgétaires du militaire au social, il laissa clairement entendre qu'il était tout aussi nécessaire, dans l'affaire de la C.E.D., de prendre position en faveur du désarmement général, non en faveur du réarmement de l'Allemagne occidentale, ce qui serait intégrer la France dans un dispositif militaire qui entraînerait pour elle des charges aussi lourdes, sinon plus.
C'était le langage même de la raison et c'était parler en se penchant à gauche.
Président du Conseil, lorsque le projet de C.E.D. vint en discussion, il refusa de prendre position soit pour soit contre parce que, dans l'un ou l'autre cas, il eût suffi de ce simple geste pour disloquer un gouvernement et une majorité parlementaire au sein desquels une importante faction représentait, ainsi qu'il sera montré au chapitre suivant, des intérêts que la poursuite de la guerre en Indochine compromettait mais que le désarmement général et le non-réarmement de l'Allemagne compromettait plus encore.
Souligné et rendu ostensible par une déclaration publique, ce silence déjà, était éloquent.
Enfin, une majorité s'étant dégagée au Parlement sur le texte des Accords de Paris, M. Mendès-France accepta de la représenter.
C'était agir en se penchant à droite et très fortement.
Car, s'il y a une différence entre les Accords de Paris et le projet initial de C.E.D. c'est en pire en ce sens qu'ils ont aplani toutes les difficultés qui tenaient l'Angleterre à l'écart de la C.E.D. et qui n'y ralliaient qu'avec beaucoup de réticences la Belgique, les Pays-Bas et une importante fraction du capitalisme allemand. Les Accords de Paris réalisent donc, entre les dirigeants occultes ou non du monde occidental, une unanimité plus ferme et à plus grande échelle que ne l'eût fait la C.E.D. et là est le danger.
Pour ce qui est plus spécialement de la France, ils l'ont intégrée dans ce dispositif militaire dont M. Mendès-France ne voulait pas, lorsqu'il était dans l'opposition, la plaçant dans l'obligation de faire face aux dépenses qui en découlent et lui enlevant à jamais la possibilité d'envisager le transfert des investissements budgétaires du militaire au social.
Ainsi la politique intérieure d'un gouvernement qui commande sa politique extérieure est-elle à son tour commandée par elle: le rendez-vous d'octobre ne pouvait plus être autre chose que ce qu'il a été c'est-à-dire que, privé des moyens financiers au niveau de ses promesses, M. Mendès-France ne s'y pouvait plus présenter que dans les mêmes dispositions d'esprit qu'un Laniel ou un Pinay.
A la larme à l'oeil près.
En promettant de faire mieux en avril.
Par contre, les avantages concédés au monde de la finance furent substantiels: détaxation du profit investi, abaissement du prix du charbon industriel, exonération accentuée des impôts sur le revenu, augmentation des transports routiers préférée à la diminution des transports ferroviaires, etc. le tout étant assorti d'une volonté publiquement affirmée et réaffirmée de faire une République à la fois révolutionnaire (sic) et fortement hiérarchisée (resic).
Ainsi était-il expérimentalement établi qu'il en était du programme économique et social comme de celui de tous les autres à savoir qu'il comprenait deux parties qui n'interféraient pas: ce qui était accordé au patronat et à l'encadrement du peuple et ce qui était promis au peuple lui-même.
Et il était fatal que le peuple s'en détachât.
Un jour, à la tribune de l'Assemblée Nationale, M. Mendès-France abandonné par l'opinion, se trouva seul - bien seul! - aux prises avec les représentants d'une coalition d'intérêts dont il avait servi quelques-uns mais dont la majorité n'avait jamais eu d'autres raisons de le tolérer au Pouvoir que la faveur d'une opinion qui lui était acquise.
Et qui n'attendait que ce moment pour l'en chasser.
Ce jour-là, il ne pouvait pas leur dire comme Mirabeau qu'il était à la tribune par la volonté du peuple car ce n'était plus vrai.
Il n'en avait d'ailleurs pas l'intention.
Il ne lui restait plus que les petits artifices auxquels ont recours tous les Présidents du Conseil en difficulté pour étendre ou consolider leur majorité et qui furent de sa part autant de misérables trahisons de soi-même: les remaniements ministériels au nombre de cinq (comme un vulgaire Laniel!) qui portèrent le nombre des ministres de 19 à 37 (Passe-moi la tasse…); la mutation aux Affaires étrangères de M. Edgar Faure,la nomination de M. Pierre de Gaulle au commissariat de l'Exposition internationale de 1957 (400.000 fr. par mois plus une armée d'employés grassement payés!) et de M. Soustelle comme Gouverneur de l'Algérie pour obtenir le soutien actif du général de Gaulle; le retour au scrutin d'arrondissement; l'extension de la loi Barrangé à l'enseignement libre dans l'agriculture sinon pour fléchir le M.R.P., du moins pour le diviser; et la plus humiliante, la plus basse, la plus méprisable de toutes les concessions, la palinodie des palinodies, la capitulation des capitulations, la visite qu'il fit au Pape flanqué de sa femme et… de Georges-Boris, ancien directeur de La Lumière, pour obtenir son intervention auprès du M.R.P. dans le sens d'une réconciliation. Pour un peu, il se serait fait bénir et baptiser!
Rien n'y fit: M. Mendès-France tomba.
Sans gloire.
C'est la Société anonyme qui a pris le marxisme en défaut. Les couches les plus favorisées du prolétariat ont pu y placer leurs économies (sic) et devenir autre chose que des prolétaires tout en continuant à en revendiquer la qualité. Les couches les moins favorisées y ont été intégrées au titre de salariés dans des conditions de rétribution savamment hiérarchisées. Ainsi a changé la structure sociale de cette classe dans laquelle sont nées, au fur et à mesure, les oppositions d'intérêts les plus diverses qui en ont fait tout autre chose que ce qu'elle était à l'origine. Quant au capitalisme, la Société anonyme l'a orienté vers la structure bancaire par le truchement du cartel, du trust, du consortium, etc. A la fabrique d'il y a cent ans, qui était la propriété d'un patron, a succédé la Société anonyme intégrée dans un cartel, un trust, un consortium, etc. dont une banque ou un groupe bancaire est, sinon toujours en droit, du moins toujours en fait, propriétaire par le jeu du crédit.
Par la même occasion, la Société anonyme a aussi déjoué les calculs de Louis Blanc.
En 1955, les catéchumènes de l'un et de l'autre continuent à s'adresser à un prolétariat qui n'existe plus dans son acception originelle et lui demandent de conquérir, le premier par la violence, le second par la voie légale du suffrage universel, un pouvoir politique d'abord et économique ensuite, qui est d'une tout autre nature.
Car, possédant en fait l'économie nationale par le jeu du crédit, une toile d'araignée de banques tient aussi à sa discrétion l'appareil de l'État et tout le Pouvoir politique par le truchement du Parlement.
On croit généralement que le Parlement est un lieu où les représentants du Peuple assemblés se penchent sur son destin dans un sens conforme à des désirs qu'il aurait clairement exprimés et qu'ils n'ont d'autre souci que de les interpréter correctement.
Dans la réalité, c'est une sorte de champ clos où s'affrontent les représentants des Conseils d'administration de différents groupes de banques.
Au moment où M. Mendès-France fut porté au Pouvoir, et depuis la fin de la guerre, ces groupes étaient au nombre de trois:
1° L'Union des banques américaines dont l'agent financier pour l'Europe occidentale est M. Jean Monnet, son agent politique au Parlement français étant M. René Pleven qui débuta dans la carrière comme secrétaire de M. Jean Monnet;
2° L'Union - Européenne celle-ci - des banques Rothschild dont l'agent politique est M. René Mayer, administrateur en titre d'une série de sociétés commanditées par la Maison;
3° Un groupe de banques plus particulièrement françaises ou dont les ramifications à l'étranger sont assez ténues, parmi lesquelles on relève les Gradis, les Servan-Schreiber - ces journalistes propriétaires de L'Express dont l'encrier est un coffre-fort - et, depuis peu, les Lazard. L'homme politique qui défend les intérêts de ce dernier groupe au Parlement fut M. Mendès-France agrégé à lui par des affinités avec les Servan-Schreiber, lesquels sont liés aux Gradis par un mariage (une fille d'Emile Servan-Schreiber est l'épouse d'un Henri Gradis) et aux Lazard par des intérêts communs en Indochine.
Les raisons pour lesquelles ces trois groupes financiers se trouvent en opposition au Parlement sont claires: la politique d'expansion économique des États-Unis exige que leurs banques absorbent celles des pays qu'ils visent. Leurs banques, donc, attaquent et les deux autres groupes cherchent à échapper à leur emprise: il faut reconnaître qu'avant même l'entrée en scène de M. Mendès-France, M. Maurice Petsche (mari de Simone née Lazard, actuellement Jacquinot) et René Mayer, agent de Rothschild, arrivèrent assez bien à tenir en échec M. René Pleven par la méthode aussi efficace que souple du «je plie mais ne romps pas».
A cette époque, il ne venait à l'idée, ni des Rothschild ni des Lazard, que l'Indochine dût, un jour, être abandonnée et ce défaut de perspicacité qui leur était commun, maintenait entre eux une certaine unité de vue.
Seuls les Gradis et les Servan-Schreiber tremblaient pour les intérêts qu'ils y avaient et qu'ils sentaient très compromis. S'ils s'ouvraient de leurs craintes dans les milieux financiers, on ne les entendait pas et leur journal Les Échos, dont la formule ne s'y prêtait d'ailleurs point, n'arrivait pas à les faire prendre en considération. D'autre part ils nourrissaient de vastes projets d'échanges avec la Chine de Mao tsé Toung.
Alors, ils fondèrent L'Express qui prit nettement position pour la paix en Indochine à partir de… considérations humanitaires!
Au préalable, ils s'étaient assurés le concours de M. Mendès-France qui cherchait justement sa voie dans les eaux parlementaires et n'arrivait pas à la trouver.
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Deux autres événements presque concommitants servirent les desseins de M. Mendès-France au-delà même de tout espoir: la mort soudaine de M. Maurice Petsche époux Lazard et la guerre d'Indochine qui se mit soudain a justifier les craintes des Gradis-Servan Schreiber.
La mort de M. Maurice Petsche fut à l'origine du premier dissentiment sérieux entre les Rothschild et les Lazard: la politique financière des premiers se mit à donner aux seconds l'impression qu'elle allait profiter de ce qu'ils étaient privés de tout appui politique au Parlement, sinon pour les absorber, du moins pour les placer dans leur dépendance. Ils ripostèrent aussitôt en cherchant un autre époux politique pour la Veuve Petsche et ils le trouvèrent en M. Jacquinot dont l'influence au Parlement se mesurait à ce qu'on parlait de lui pour la présidence de la République. Mais M. Jacquinot n'était pas de la taille de M. Petsche.
C'est sur ce premier dissentiment que se greffa le second, né de l'allure de défaite à peu près certaine qu'avait prise la guerre d'Indochine: les Rothschild, qui ne croyaient pas à la défaite et dont le point de vue rejoignait en cela celui des banques américaines, la voulaient poursuivre jusqu'au bout et ceci explique à la fois la position parlementaire de M. René Mayer et celle de M. René Pleven: les Lazard pour qui les Cogny, les Ely, les Navarre et les de Castries n'étaient que des toquards, jugeaient plus prudent de traiter et rejoignaient par là le point de vue des Gradis et des Servan-Schreiber. On dit aussi, et cela semble résulter de la lecture des journaux financiers, que, tandis que les intérêts des Rothschild en Indochine se trouvaient principalement dans le Nord, destiné à passer aux mains de Ho Chi Minh en cas de compromis, ceux des Lazard, des Gradis et des Servan-Schreiber se trouvaient principalement dans le Sud que le compromis pouvait sauver.
Et c'est ainsi que, contre René Pleven (alias l'Union des banques américaines) et René Mayer (alias Rothschild) les suffrages des députés amis de M. Jacquinot (alias Lazard depuis son mariage avec la Vve Petsche) se portèrent sur M. Mendès-France (alias Gardis-Servan Schreiber) et en firent un Président du Conseil.
M. Mendès-France avait, en quelque sorte, été porté au Pouvoir par effraction et par deux forces convergentes quoique très dissemblables en tous points:
1. Un groupe de banques dont l'influence n'avait cessé de croître au Parlement depuis la fin de la guerre et dont la poursuite des opérations en Indochine compromettait les intérêts;
2. Une opinion publique qui rêvait confusément «de réformes de structures aussi profondes que celles de 1789» et qui, longtemps indifférente, à la huitième année d'une guerre désastreuse, se réveilla soudain et se mit à en réclamer impérieusement la fin.
Tant que ces deux forces - chacune à sa façon, d'ailleurs - jouèrent en sa faveur, M. Mendès-France fut maintenu au Pouvoir contre la volonté d'un Parlement qui lui fut toujours hostile, même lorsqu'il lui accordait des majorités substantielles.
Il n'a échappé à personne qu'après s'être apparemment beaucoup avancé dans une direction qui semblait bonne en ce qui concerne le règlement des problèmes d'Afrique du Nord, M. Mendès-France a brusquement fait machine arrière: c'est qu'il y a eu, ici, la période antérieure et la période postérieure à l'armistice indochinois.
En Afrique du Nord, il y a deux régions bancaires: la Tunisie et l'Algérie où les Rothschild commanditent à peu près tout sous la haute surveillance de M. René Mayer que, pour les besoins de la cause, ils ont fait élire député de Constantine, c'est-à-dire sur place, et le Maroc où presque toutes les commandites sont entre les mains des Grandis-Lazard-Servan-Schreiber[2]. Avant l'armistice indochinois qu'il cherchait à négocier conformément aux intérêts de ces derniers, M. Mendès-France ne trouva rien de mieux pour faire pression sur les Rothschild et venir à bout de l'hostilité de M. René Mayer sur le plan parlementaire, que de les menacer en Tunisie et en Algérie. Après, il s'est aperçu qu'il avait fait se lever en Tunisie un vent d'espoir qui menaçait de balayer toute l'Afrique du Nord, Maroc compris, ce qui n'était sûrement pas du goût du groupe financier qui l'a porté au pouvoir. A propos, avez-vous remarqué que sur les problèmes qui concernent le Maroc, M. Mendès-France s'est toujours montré remarquablement discret?
Sous les auspices des Rothschild de Londres, la concorde revint entre les trois groupes de banques. Les Rothschild de Londres qui sont, avec les Lazard Brothers and C° associés de ceux de France, les artisans de la politique de conciliation de l'Angleterre avec la Chine communiste parce qu'ils ont les intérêts les plus importants, étaient surtout préoccupés par le souci de substituer à la C.E.D. une formule qui, tout en ménageant les banques américaines, fût susceptible de ne point se heurter à l'hostilité de la Russie soviétique. Ils crurent l'avoir trouvée sous les espèces de textes qui devinrent, après quelques légères retouches, les Accords de Paris.
Les Gradis et les Servan-Schreiber étaient tenus à continuer dans la voie de la politique de souplesse, s'ils ne voulaient pas compromettre les espoirs d'échanges qu'ils nourrissaient du côté de la Chine de Mao Tsé Toung.
Mais les Lazard que les pertes subies en Indochine par les Rothschild avaient amenés à réfléchir, refusèrent de les suivre dans cette voie et passèrent dans le clan de la fermeté dont le leader parlementaire était M. René Mayer qui en avait besoin en Algérie et en Tunisie pour le compte des Rothschild et qui était soutenu dans la coulisse par M. René Pleven.
Que ce changement de camp ait été rendu public à l'occasion du débat sur l'Afrique du Nord, on le comprendra aisément si on se souvient que M. René Mayer, qui mena la danse, est député de Constantine, et, en quelque sorte, délégué sur place par Rothschild qui y commandite à peu près tous les parlementaires de la même façon qu'il tient M. Borgeaud.
Dès lors, M. Mendès-France était condamné. Confiant dans les accords conclus à Londres, il avait pris en main les intérêts des Rothschild en Algérie et en Tunisie, renversé sa politique coloniale et, notamment dans l'Aurès, fait tirer depuis novembre sur des gens dont le seul crime avait été de croire en lui.
On ne lui en tint aucun compte.
Les accords de Paris pourraient continuer, non seulement sans lui, mais encore avec quelqu'un de beaucoup mieux que lui aux yeux des banques: M. Edgar Faure.
La présence de M. Mendès-France au Pouvoir avait fini par rendre évident aux yeux des grandes banques qu'à faire s'affronter comme elles le faisaient depuis dix ans, leurs représentants dans l'hémicycle parlementaire, elles couraient un grand danger.
En leur donnant la mesure de ce danger sous les espèces du programme économique et social qu'il garda soigneusement dans ses cartons, Mendès-France leur inspira le souci de rechercher une entente. Or, cette entente, une banque à laquelle on eut toujours le tort de n'accorder qu'une attention très limitée, la banque Worms écartée des allées du Pouvoir en 1945, avait failli la réussir à deux reprises déjà: en 1934 - février! - et sous Vichy. Reléguée à l'arrière-plan, elle n'en avait pas pour autant ralenti ses efforts dans le sens de l'entente et il semble bien qu'elle ait réussi à faire comprendre aux autres que c'était là le seul moyen d'éviter dans l'avenir, à la fois les dissidences du type Lazard - coûteuses pour tous et non seulement pour Rothschild quand elles signifient la perte d'un marché national - et les francs-tireurs du type Servan-Schreiber et Gradis.
Sur le plan politique, l'homme était tout trouvé: Edgar Faure qui servit les banques américaines sous Laniel et Pinay (en réalité sous Monnet-Pleven!), Rothschild sous René Mayer, Lazard et Servan-Schreiber sous Mendès-France. Ayant mangé à tous les rateliers, cet homme ne pouvait manquer d'être considéré comme étant le point de convergence de tous les intérêts. Il s'y prêta de fort bonne grâce.
C'est une curieuse histoire que celle de la Banque Worms: celle de la synarchie.
Au lendemain de la guerre de 1914, on pensait généralement dans les milieux d'affaires que l'expérience commandait de remplacer d'urgence les parlements élus, entièrement aux mains d'intellectuels bavards, parfois talentueux, mais totalement incompétents dans les questions économiques, par des assemblées professionnelles où les représentants des plus gros intérêts financiers seraient pratiquement les maîtres.
Cette idée remontait fort loin: on peut, sans crainte d'être démenti, affirmer que les milieux d'affaires ont, dès les débuts de la IIIe république, toujours été hostiles au régime parlementaire dans l'acception qui avait prévalu au regard de la Constitution de 1875. Si elle ne prit jamais suffisamment corps pour donner des chances de succès à un coup de force des milieux financiers contre des institutions qui, quoiqu'on en dise, étaient tout de même d'origine populaire, c'est uniquement que, dominés par les antagonismes qui les opposaient les uns aux autres, et notamment sur le plan bancaire, les financiers ne trouvèrent jamais de terrain d'entente assez solide pour les rassembler tous: les Rothschild, les Dreyfus, les Lazard, les Finlay, les Mallet, les Schneider, les Wendel, les Pereire, les Neuflize etc.[3] formaient un véritable panier de crabes et, les conditions d'un coup de force eussent-elles été réalisées, qu'après, il eût encore été impossible de gouverner ensemble, chacun, comme il est - heureusement pour nous! - de règle dans la finance, voulant tout pour lui seul.
L'idée de synchroniser en un seul pouvoir - d'où le mot synarchie - les différentes influences économiques partit de leurs employés tous primés des grands-concours, polytechniciens, inspecteurs des Finances, auditeurs au Conseil d'État, etc. qui avaient l'impression de payer tous les antagonismes, d'une situation matérielle et d'un rang social bien au-dessous de leurs mérites. Aux environs de 1922, un certain nombre d'entre eux mirent au point une Convention synarchique d'Action Révolutionnaire (C.S.A.R.) qui fut d'entrée soutenue par la banque Worms et Cie (Cartel de Banques, d'entreprises industrielles et commerciales, de compagnies de navigation, etc.)
Les premières lumières sur cette affaire, on les eut seulement en 1945 lorsque parut sous le pseudonyme de Geoffroy de Charnay (vraissemblablement Roger Mennevée qui y fut mêlé au titre d'acteur et non des moindres) un ouvrage intitulé Synarchie, depuis abondamment commenté par Roger Mennevé lui-même dans ses Documents, Beau de Loménie dans ses divers ouvrages sur les grandes dynasties et Galtier-Boissière dans son Crapouillot (Les Gros, Comment on devient milliardaire, Histoire de la Guerre, etc.). Synarchie est une liste de 25 documents recueillis entre 1942 et 1944 sous le gouvernement de Vichy: toute l'Histoire de la finance dans ses rapports avec la politique depuis 1922, une excellente introduction à L'Ère des organisateurs (le mot étant entendu dans le sens de technocrates) de James Burnham.
« Le premier état-major de la Synarchie, dit Beau de Loménie, aurait été composé de personnalités appartenant à des nationalités diverses et son action aurait été dominante dans les révolutions à caractère anti-démocratiques qui se succédèrent en Europe: le fascisme en Italie, le mouvement du général Rivera en Espagne, puis celui de Franco, l'Hitlérisme en Allemagne.» (Le Crapouillot n° 20: Les Sociétés secrètes)
En France, elle a présidé à la formation des Ligues nationalistes, aux émeutes de février 1934, à la fondation de la Cagoule, et enfin, à la révolution nationale de Vichy.
Son prophète fut un certain polytechnicien du nom de Jean Coutrot et d'une indiscutable valeur intellectuelle. Il avait décoré ses théories du nom d'Humanisme économique et il entendait arriver «à une solution de la lutte des classes par l'institution d'un nouveau type d'entreprises qui assurerait une meilleure répartition du PROFIT entre employeurs et employés au bénéfice d'une catégorie sociale, sinon nouvelle, du moins accrue en nombre et en importance, les technocrates.»
De fait, un des 25 documents qu'on trouve dans Synarchie, celui qui est connu sous le nom de «Rapport du Commissaire Chavin», précise:
«En gros, le moyen envisagé consiste à donner à chaque pays une constitution politique et une économie nationale de structure particulière, organisées conjointement en vue:
1° de placer le pouvoir politique directement entre les mains de mandataires des groupes intéressés;
2° de réaliser une concentration maximum dans chaque banque d'industrie afin d'y supprimer toute concurrence;
3° d'être maître absolu des prix de toute marchandise;
4° d'enfermer l'ouvrier dans un cadre juridique et social ne permettant plus de sa part aucune action revendicatrice»
Sur la méthode elle-même, la convention synarchique dit:
«Notre méthode de révolution invisible et les techniques, stratégie et tactique de la révolution en ordre dispersé qui en découlent, ont été élaborées pour réduire au possible la violence émeutière ou insurrectionnelle inévitable quand l'idée atteignant la masse se dégrade en passion… Nous réprouvons la révolution dans la rue. Nous tentons de l'éviter partout. Nous faisons la révolution PAR EN HAUT (!!!).»
Cette révolution par en haut signifiait l'envahissement des grandes affaires privées de banque, d'assurance ou d'industrie et des corps de l'État par la constitution d'un brain-trust de techniciens en faveur duquel joueraient les camaraderies d'école et le prestige des titres universitaires: passe-moi la tasse…
Par ce moyen, en 1936, Jean Coutrot lui-même réussit à devenir le principal conseiller du gouvernement de Front populaire constitué par Léon Blum qui l'avait embauché au service de Spinasse, ministre de l'Économie nationale!
Le fait prend toute sa saveur si on sait que, parallèlement, le commandant Loustaunau-Lacau, qui vient de mourir et qui avait profité de sa situation auprès de Pétain alors président (ou quelque chose de similaire) du Conseil supérieur de la Défense nationale, pour mettre l'armée dans le coup, était une des principales chevilles ouvrières de… la Cagoule!
Mais le plus beau succès de cette camarilla de technocrates fut, le 18 août 1940, la promulgation par le gouvernement de Vichy de la loi créant les célèbres Comités d'organisation pour la répartition des matières premières, des commandes et des crédits entre les différents établissements de chaque branche industrielle et commerciale: cette loi était l'oeuvre de l'ancien Inspecteur Bouthillier devenu ministre des finances grâce à l'appui de la banque Worms, elle-même devenue toute puissante, son personnel de direction et ses conseillers qui appartenaient tous à la confrérie des diplômés de Polytechnique, de l'Inspection des Finances et des Sciences politiques ayant réussi à s'infiltrer partout à la faveur du désarroi consécutif à la débâcle.
Avant d'être arrêté et déporté par les Allemands, Georges Valois qui connaissait remarquablement les dessous économico-financiers de notre époque pour avoir «touché» successivement à toutes les caisses, disait que le siège du gouvernement de Vichy se trouvait à Paris, Bd Haussmann, dans les bureaux de la Banque Worms.
A cette époque, les dirigeants de la Banque étaient un certain Jacques Barnaud, ancien inspecteur des Finances, Goudchaux, de même origine et le financier franco-anglais Worms, le premier seul étant aryen, les deux autres israélites.
Gravitaient autour d'eux, les frères Jacques et Gabriel Leroy-Ladurie, le premier Conseiller juridique du groupe (il en prit par la suite la direction générale), le second, une des éminences grises de Pétain; Olivier de Sèze, Inspecteur des finances en exercice, au service de la Banque de France au titre de contrôleur général, c'est-à-dire dans la place; Pucheu, David Weil-Boutemy (dispensateur des fonds de propagande); Ernest Mercier, le magnat de l'électricité qui avait lancé le Redressement français pour le compte de Poincaré en 1926, dont le gendre, Wilfrid Baumgartner est l'actuel directeur de la Banque de France; Lehideux, des usines Renault, Benoist-Méchin, Baudoin, etc.
On a dit que René Belin et André Philipp étaient de la bande, mais rien n'est moins sûr: on l'a probablement déduit du fait que ces deux doctrinaires du socialisme avaient, en 1937, collaboré à la revue Les nouveaux cahiers, lancée par Jacques Barnaud et Jean Coutrot, dans le dessein de promouvoir le nouvel humanisme économique… Mais René Mayer, qui torpilla si bien le ministère Mendès-France, resté en France jusqu'en 1943 comme agent des Rothschild pour tenter d'éviter l'embargo gouvernemental sur leur immense fortune, n'y réussit, jusqu'à cette date, que grâce à ses accointances avec Bouthillier et Boutemy: on prétend que, s'il engagea ce dernier comme ministre de la Santé publique, dans la dernière équipe ministérielle dont il fut le président, c'est en reconnaissance des services rendus aux Rothschild sous l'occupation… Il faisait d'ailleurs d'une pierre deux coups, car dispensateur des fonds de propagande sous l'occupation, le dénommé Boutemy l'était encore… sous le régime de la Libération (sic!). Si, comme on le sait, René Mayer fit un coup fourré qui lui fut, dans la suite, imputé à crime, c'est seulement que la situation n'était pas encore mûre pour une entreprise de ce genre.
Quoi qu'il en ait été, sous l'occupation, l'équipe de la Convention synarchique et de la Banque Worms joua le double jeu. Pour elle, disait Dominique Sordet, qui mourut en prison après la guerre, «le fin du fin était de jouer la collaboration franco-allemande au comptant et la victoire anglo-américaine à terme».
On ne pouvait mieux dire.
Toutefois, elle s'y prit assez mal puisqu'elle donna des inquiétudes à la fois au gouvernement de Vichy et au Befehlsmilitärhaber in Frankreich, qui avait établi son quartier général à l'Hôtel Majestic à Paris. Si elle s'en tira sans trop de dommages, c'est qu'à la suite de l'enquête ordonnée sur ses agissements, le commissaire Chavin, à qui cette enquête avait été confiée, se trouva, bien à son insu, dans la situation de remettre son rapport à… Pucheu, devenu ministre de l'Intérieur entre temps!
Mais elle avait réussi, paraît-il, à entrer en contact avec le trust Hermann Goering et la I.G. Farben en Allemagne, avec les Dupont de Nemours aux États-Unis, le trust germano-hollandais Lever-Brothers et les Worms de Londres: ceci explique cette communauté d'aspirations qu'on décela chez les chefs du grand capitalisme mondial, à partir de 1943, dans le sens d'une paix de compromis.
La guerre finie, l'équipe essaya de mettre la main sur le général de Gaulle, mais celui-ci ne comprit pas tout de suite que lui était ainsi offerte a seule chance de ne pas succomber aux entreprises du bolchévisme du côté parlementaire et gouvernemental. Quand il le comprit, il était trop tard et, sans doute dans l'espoir de rattraper cette chance, il quitta le pouvoir et descendit dans l'arène des luttes politiques devant l'opinion publique.
Alors la Banque Worms qui avait réussi à rallier le grand patronat contre les faiblesses des gouvernements tri-partistes à l'endroit de la classe ouvrière, se mit à subventionner le R.P.F., puis les Indépendants, partis politiques ou factions à la tête desquels elle réussit à hisser des gens comme Pinay, Leroy-Ladurie, Loustaunau-Lacau, Léon Noël, Boutemy, Benoist-Méchin, etc., qui étaient dans le coup avant la guerre déjà et qui avaient tous plus ou moins fait partie du personnel de Vichy.
En 1955, les ficelles du mouvement synarchique, soutenu sur le plan financier par la banque Worms, sont tirées dans les coulisses par Bouthillier - Flandin que vient de rallier ouvertement M. Paul Reynaud
Le gouvernement de M. Edgar Faure est le résultat des efforts de la Banque Worms dans le sens de l'entente générale: pour la première fois depuis la fin de la guerre, elle a réussi, sur le plan parlementaire, l'union des Indépendants, des Gaullistes et des ex-Gaullistes dont les représentants y sont entrés aux côtés de ceux des banques américaines (à l'exception de M. René Pléven, trop voyant), des banques Rothschild (à l'exception de M. René Mayer[4], pour la même raison que M. Pléven) et de la Banque Lazard.
Les Servan-Schreiber et les Gradis ne sont plus intégrés à l'entente à part entière en ce sens qu'ils n'ont pas de représentants dans l'équipe Edgar Faure. La mise à l'écart de M. René Pleven et de M. René Mayer avait été décidée pour ne pas compromettre leur retour mais l'envoi du second au pool charbon-acier[5] s'il ne les inquiète pas autant que la reconduction du mandat de M. Jean Monnet, ne les rassure pourtant pas: ils se sentent menacés au Maroc et en A.O.F. par la politique d'expansion des banques américaines et ils redoutent que ce secteur ait été abandonné à ces banques par l'équipe Rothschild-Lazard en échange de leur non-intervention en Algérie-Tunisie. C'est pourquoi ils continuent à miser sur M. Mendès-France en faveur duquel ils financent la campagne électorale déjà ouverte, des législatives de 1956. Mais ils ne se battent qu'à fleuret-moucheté contre M. Edgar Faure qu'ils tentent d'investir par l'intermédiaire de MM. Capitant, Malraux et sutout Roger Stéphane (à l'État-civil: Worms) de l'équipe France-Observateur, qui entretient les meilleures relations avec Mme Edgar Faure (née Meyer) sur le plan littéraire et qui est un des plus beaux ornements de son salon.
Par ailleurs, dans les journaux du 25 mai, on a pu lire le curieux communiqué suivant:
«Nous avons indiqué hier que la D.S.T. procédant à diverses auditions de personnes suspectes de porter atteinte à la sûreté de l'État avait notamment interrogé un financier soupçonné de verser des fonds à des organisations d'extrême-gauche.
Comme le précise un communiqué publié en fin de matinée par le Ministère de l'Intérieur, il s'agit de M. Igoin, né en Roumanie, à Targul-Frumof, et naturalisé français en 1938. Dirigeant ou administrateur de sept sociétés, parmi lesquelles la compagnie France-Navigation, la Compagnie métropolitaine et coloniale, la Société parisienne de banque et le Consortium du Nord.»
Chacun sait que le Consortium du Nord subventionne le Parti communiste. Mais, France-Navigation et la Compagnie métropolitaine et coloniale, sont des affaires Worms. Et ceci tendrait à prouver que la synarchie a un pied dans le Parti communiste.
Telles sont, à la veille des élections législatives de 1956, les conditions dans lesquelles les différents groupes de banques qui mettent la France, l'Europe et le Monde en coupe réglée, se disputent un Parlement qui, de toute manière, sera entièrement entre leurs mains, la seule question étant de savoir quel groupe l'emportera.
Si le lecteur veut maintenant savoir de façon plus précise dans quelles entreprises financières les hommes politiques cités dans cette étude - et même ceux qui ne sont pas cités car l'auteur ne s'est attaché qu'aux chefs de file - touchent des «jetons de présence», de quelle manière ils sont «arrosés», par quelles voies «l'arrosage» gagne la presse, s'il veut savoir où se situent géographiquement les intérêts qui s'affrontent dans l'hémicycle parlementaire et comment, selon le cas, ils se heurtent les uns aux autres ou s'imbriquent les uns dans les autres, il consultera utilement:
- Les Documents politiques, diplomatiques et financiers, 16, Bd Montmartre, Paris 9e, Directeur: Roger Mennevée, et plus particulièrement les livraisons de juillet 1948 (La Synarchie à la conquête du Monde) et août-septembre-octobre 1952 (M. Jean Monnet).
- Les Financiers qui mènent le monde, de M. Henry Coston (Librairie française, 64, rue de Richelieu), le condensé le plus complet, paru à ce jour, des méfaits de la Finance, à l'échelle française, européenne et mondiale.
- Le Crapouillot, (3, place de la Sorbonne, Paris 5e. Directeur: Jean Galtier-Boissière) et plus particulièrement: Dictionnaire des Contemporains, Les Gros, Comment on devient milliardaire, Les scandales de la 4e.
Établir la fiche financière de chaque ministre, voire de chaque député, de chaque homme politique ou de chaque directeur de journal eut nécessité, non pas une brochure mais un gros ouvrage et, d'autre part, l'auteur n'a pas cru devoir reprendre à des confrères qui l'ont excellemment fait, un travail aussi répandu dans le public.
Son propos ne visait d'ailleurs qu'à interpréter ces fiches, à les situer, à la fois dans leur contexte politique et dans leur contexte historique au regard d'une définition moderne du Pouvoir et à démontrer que, quel que soit le candidat de son choix, l'électeur ne pouvait faire autrement que de voter pour un groupe de banques ou pour un autre.
Sur le devant de la scène les princes, dans les coulisses, les financiers. Cette tradition remonte pour le moins au XVIe siècle: ce sont les célèbres banquiers Fugger qui ont fait le Saint-Empire Romain et Germanique et ont placé à sa tête Charles Quint, de préférence à François Ier. Au XVIIe les véritables ennemis de Louis XIV soutenus par le banquier Samuel Bernard, sont les entreprises anglaises et hollandaises de banque.
Au XVIIIe, le Suisse Perregaux mérite une mention particulière en ce qu'il est à l'origine de la Banque de France, fruit de la première entreprise synarchique qui tient, depuis, l'appareil de l'État et commande la politique des gouvernements par le moyen du crédit.
Perregaux fut d'abord le banquier de Louis XVI. Surpris par la Révolution française, il y adhère, devient le banquier du Comité de salut public, puis du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Avec son ami Le Couteulx, banquier comme lui, il finance le coup d'État du 18 Brumaire en mettant deux millions à la disposition de Bonaparte alors en Egypte, pour empêcher une révision des marchés de l'État décidée par le Directoire. Avec ses collègues Fulchiron, Davillers et Mallet, il constitua un syndicat d'où sorti la Banque de France créée par Bonaparte pour «réorganiser le crédit et stabiliser la monnaie troublée par les crises révolutionnaires».
On sait en outre, depuis Albert Mathiez, le rôle joué par Necker dans la Révolution française. Débarqué en France sans un sou, ce Suisse avait, en quelques années, acquis une fortune considérable et réussi à se faire nommer Directeur du Trésor royal, poste qu'il occupa de 1777 à 1781. Évincé en 1781, il se vengea en faisant appel à l'opinion publique qu'il dressa, par de nombreux libelles, contre le pouvoir royal jusqu'en 1788, date à laquelle il fut finalement rappelé. Mais, dès lors, il ne fut plus, à la Cour, que le porte-parole des banquiers qui gravitaient autour de lui, et particulièrement des Mallet et des Neuflize ses compatriotes dont il est question ci-dessus et que les événements qui suivirent enrichirent[6].
Au XIXe, le 2 décembre est financé par le banquier Fould qui fut ministre des Finances avant et après, et qu'en reconnaissance Napoléon III fit sénateur. La branche française des Rothschild tint la IIIe République sur les fonts baptismaux en prenant à son compte les 5 milliards que le traité de Francfort imposa à la France au lendemain de la guerre de 1870-71, contre l'autorisation de lancer un emprunt national pour son compte et son entrée au Conseil de gérance de la Banque de France où elle exerça, jusqu'en 1936, une influence prépondérante. Ainsi l'Histoire de la IIIe République est-elle, en gros, celle des Rothschild dont on peut dire que la leur est celle du monde entier depuis le désastre de Waterloo qui est à l'origine de leur immense fortune. Les Rothschild sont, en effet, une famille internationale dont la branche anglaise commanda pareillement la politique de la Reine Victoria, la branche autrichienne celle de la Double-Monarchie, la balance des comptes étant à New-York où elle avait poussé un de ses rameaux qui misa sur le développement des États-Unis et l'orienta en ses débuts.
En France, ils eurent des collègues avec lesquels ils travaillèrent tantôt en collaboration, tantôt en concurrence: les Lazard, les Finaly, les Dreyfus, les Weill, les Bemberg, les Gradis, les Seligmann, etc., qui vivaient généralement sur les reliefs du festin.
C'est au lendemain de la première guerre mondiale que les Lazard (une autre famille internationale de financiers) entrèrent en concurrence ouverte avec eux et leur devinrent redoutables. Deux maîtres coups réalisés l'un grâce au manque de flair des Rothschild, l'autre grâce à leur manque d'«estomac», leur assurèrent une grande influence au Conseil de régence de la Banque de France et dans la vie politique: l'escompte de la politique gouvernementale du vin, de l'alcool, du sucre, de la betterave, etc. qui s'est à la longue généralisé dans la politique de contingentement de la production ou de destruction des excédents dans tous les domaines, et, par une habile politique boursière, le soutien du franc sur le marché des changes dans les années 1925-1928. Le premier de ces deux maîtres coups, dont les effets durent encore et ne cessent de s'amplifier, est à l'origine d'une prospérité qui n'a cessé de mettre à leur disposition des moyens de plus en plus importants «d'influencer» le corps électoral: les betteraviers, sucriers, distillateurs «travaillent» avec les Lazard qui encaissent, par leur truchement, toutes les subventions d'État. Quant au second, il leur conféra une sorte de brevet d'aptitude à s'occuper des affaires de l'État: en 1936 et jusqu'à la guerre, la maison Lazard fut pratiquement la maîtresse du marché des changes en France, les Rothschild étant dans sa dépendance en matière d'importation et d'exportation qui avaient, jusqu'alors, été pour eux une sorte de chasse gardée.
L'histoire de la Banque de France entre les deux guerres est celle du combat que se livrèrent les Rothschild et les Lazard pour y obtenir la prépondérance. Ce combat devait fatalement descendre dans l'hémicycle parlementaire où il provoqua des concentrations successivements axées sur le centre droit et le centre gauche jusqu'au Front populaire qui fut le triomphe des Lazard, et sur le plan bancaire où il aboutit à un émiettement qui est à l'origine de la fortune de la Banque Worms dont le slogan était l'union: la synarchie à laquelle on revient aujourd'hui à pas feutrés.
Il faut des exemples précis.
On sait déjà que Mme Petsche, petite-fille d'un des fondateurs de l'affaire sur le plan international et toujours associée à part entière dans la branche française, fut l'épouse de M. Petsche, Ministre des Finances dans plusieurs gouvernements de l'après-guerre, et ceci suffirait à établir une certaine connexité d'intérêts: où s'arrêtait le rôle du ministre et où commençait celui d'agent des intérêts de sa femme?
Il y a plus.
Des six gérants actuels de la Banque Lazard en France, celui qui est considéré comme le vrai patron, depuis la mort du dernier du nom, est Jean-Frédéric Bloch-Lainé. Or, il fut, tour à tour, Inspecteur des Finances, Agent financier du Gouvernement aux États-Unis de 1914 à 1928, de nouveau Inspecteur des Finances jusqu'en 1929, date à laquelle il entra au service de Lazard, dont il est actuellement le deus ex machina, après avoir été, entre temps, pendant la guerre de 1940-1945, chargé de mission aux États-Unis par le Gouvernement français pour les achats de guerre.
Son fils François, Inspecteur des Finances comme lui, après avoir été Directeur du Crédit (1947), Directeur du Trésor (1951) est actuellement Directeur de la Caisse des Dépôts et Consignations, représentant du Gouvernement à la Banque de l'Algérie et de la Tunisie, à la Banque de France, à la S.N.C.F., au Crédit National, à la Société de l'Ouanzza et à Air-France.
Il n'y a donc rien d'étonnant dans le fait que les initiés - ils sont heureusement fort rares! - se demandent de plus en plus si la banque Lazard est un prolongement des affaires de l'État ou si, à l'inverse, c'est l'État qui est un prolongement des affaires Lazard.
Ici, on opte pour la seconde hypothèse.
Et ce n'est qu'un exemple: Le Crapouillot de Galtier-Boissière (n° 27: Scandales de la IVe) a publié une liste de 80 députés et sénateurs dont le mandat est un moyen de défendre les affaires dont ils sont les administrateurs délégués.
Et qui dépendent de Rothschild, de Lazard, de Worms, de Servan-Schreiber, de Gradis, etc., selon que ces affaires sont commanditées par l'un ou par l'autre.
Comme ils sont généralement des leaders de groupes…
Feu M. Maurice Petsche, époux Lazard et Ministre des Finances pendant les années qui suivirent la fin de la guerre, était un ancien agent financier des Rothschild. Comme tel, il était resté intéressé à plusieurs de leurs affaires: ce mariage avait établi une sorte de pont entre les deux maisons et atténué pour un temps leurs rivalités.
Sur le plan gouvernemental comme sur celui des affaires, c'était une réussite.
M. Jacquinot, qui prit sa suite dans le lit de sa veuve, étant déjà député, pourrait, lui aussi, devenir Ministre des Finances et nous nous retrouverions dans une situation analogue. Comme il lui manque l'envergure, nous sommes protégés contre cette éventualité.
Nous ne sommes - hélas! - pas protégés contre les deux suivantes:
On assure que l'ambition de M. Bloch-Lainé père, l'aigle des gérants actuels de la Banque Lazard, est de devenir Gouverneur de la Banque de France. Ce jour-là, il pourrait prendre fantaisie à son fils de se faire élire député et ce ne serait plus qu'un jeu, pour le père, d'en faire un Ministre des Finances: l'unité de direction, au Gouvernement et dans les affaires, serait réalisée mieux encore que par le mariage Petsche-Lazard.
Dans le cas où cette première éventualité n'aurait aucune chance, il y en a une autre qui, celle-là, les a toutes: à défaut des Bloch-Lainé, il y a les Bloch-Dassault.
M. Marcel Bloch-Dassault est le producteur par excellence dans la branche de l'aviation militaire: une question écrite posée par l'abbé Gau nous a récemment appris qu'en l'espace de deux années, le Gouvernement lui avait passé pour 72 milliards 500 millions de commandes et que, pour cette somme, il avait fabriqué 720 appareils.
Soit dit en passant, cela met l'appareil à 100 millions et c'est assez joli.
Mais ce n'est pas la question.
M. Marcel Bloch-Dassault est député des Alpes-Maritimes. On dit que s'il n'a jamais été ministre, c'est uniquement par scrupule. A supposer qu'il lui en prenne un jour la fantaisie, rien ne peut s'y opposer. Et il pourrait choisir les finances, ce qui lui permettrait de se passer à lui-même les commandes de l'État.
Notre Constitution, dont le principe fondamental est la séparation des pouvoirs envisage celle de l'exécutif, du législatif et du judiciaire, mais n'implique pas nécessairement celle du politique et du financier.
Nous pourrions donc avoir un jour, M. Bloch-Lainé père à la tête de la Banque de France, M. Bloch-Lainé fils aux Affaires Etrangères et aux Finances, M. Bloch-Dassault!
En attendant, nous avons déjà eu [ D'après H. Coston: Les Financiers qui mènent le monde] le gouvernement Laniel qui comprenait quinze ministres directement intéressés dans les Affaires, dont la plupart sont encore membres du Ministère E. Faure et dont quelques-uns l'ont été du Ministère Mendès-France:
- Paul Reynaud (Bazars de Mexico, A. Reynaud et Cie, Socoma).
- Corniglion-Molinier (Mines de Dielette, Huelva Copper Sulphur Ltd, Air-Maroc, Établissements Grammont, Publicis, Paris-Presse).
- Pleven (Automatic Telegraph and Telephone, affaire Blair and C°).
- Chastellain (Affréteurs Français, Transports maritimes et fluviaux, Compagnie Maritime Normande).
- Louvel (Alsthom).
- Jacquinot (Lazard frères par sa femme).
-Lemaire (Pétroles Serco, affaire Rothschild).
- Ferri (Crédit foncier de l'Uruguay, Immobilière Franco-coloniale).
- Jacquet (B.N.C.I. d'Afrique).
- Gavini (Compagnie Continentale de Fabrication des Compteurs).
- Cornu (Compagnie française des Câbles électriques, Compagnie Radio-Électrique, Société générale d'Entreprise électriques).
-Boisdé (Membre du Comité du C.N.P.F., Bon Marché, B.N.C.I. France-Maroc).
- Schleiter (Société Ferodo).
- Joseph Laniel lui-même (Établissement Hamelle, Etablissements Fougerolles, Manufacture de Vimoutiers).
Ce fils d'un petit exportateur de Cognac des Charentes a été, pendant tout le demi-siècle, un agent financier d'à peu près tous les gouvernements français. Par le Cognac, il noua des relations d'affaires avec les banques anglo-américaines au début du siècle, notamment et successivement avec la Hudson Bay Cy (anglo-canadienne), les Lazard Brothers (anglaise), les Morgan (États-Unis), la Blair and C° (franco-américaine), puis, dans le courant de la synarchisation aux États-Unis, de la Blair and C° Foreign Corpon devenue finalement la Bancamerica Blair Corpon. Les postes qu'il occupa dans ces affaires lui permirent d'être tour à tour un personnage important du ravitaillement et délégué général du Gouvernement français au Secrétariat interallié des transports maritimes pendant la première guerre mondiale, expert économique dans la rédaction du Traité de Versailles, Secrétaire général de la S.D.N., chargé de mission auprès du gouvernement de Tchang Kaï Chek (1933), et enfin chef de la Mission d'achats aux États-Unis, une fois pour le compte de la France, une fois pour celui de l'Angleterre, pendant la seconde guerre mondiale (1939 - 1945), d'où il revint, envoyé par Roosevelt, pour faire partie du gouvernement de Gaulle. De 1945 à ces temps derniers, il fut Commissaire général au plan français de modernisation et d'équipement, tout en restant l'agent de la Bancamerica Blair Corpon.
C'est pour le compte de cette union des grandes banques américaines et par application du plan d'expansion économique des États-Unis en Europe qu'à partir de 1918, M. Jean Monnet entra parallèlement à la Compagnie Franco-Américaine d'Électricité, à l'Union des Mines, etc., puis, après la guerre de 1939-1945, au Pool charbon-acier. Et c'est en 1929 que M. René Pleven devint son secrétaire particulier, puis son délégué dans différentes affaires, postes dans lesquels il faut voir l'origine de son étonnante fortune politique.
Actuellement, outre M. Pleven, l'équipe Monnet comprend des hommes politiques dont les plus voyants sont MM. Pierre Uri (doctrinaire du groupe), Félix Gaillard (député, plusieurs fois ministre), Bourgès-Maunoury, Jean-Marie Louvel (député plusieurs fois ministre), le sénateur Borgeaud (également lié aux Rothschild), Robert Schumann (ex et futur ministre), Hirsch, etc. Et des magnats de l'industrie ou du commerce comme MM. Vicaire (directeur général du Creusot), Denis (chef du service de la Sidérurgie au Ministère de l'Industrie), Léon Daum (directeur des Forges et Aciéries d'Homécourt, qui fut au Comité de la Sidérurgie du temps de Vichy[7], en 1941-1944, etc.
La Banque d'Indochine célèbre par le trafic des piastres, est une affaire Rothschild que les Lazard ont entrepris de conquérir. Tous les hauts-commissaires qui ont été envoyés là-bas, les Thierry-d'Argenlieu, les Pignon et les Bollaert, M.R.P. de préférence ou radicaux par exception, étaient dévoués aux Rothschild ou, comme M. Bollaert, intéressés dans leurs affaires. Le drame du M.R.P. est qu'il se trouve partagé entre les Rothschild (G. Bidault) et les banques américaines (Robert Schumann), le pont entre les deux s'établissant par intermittence et par la personne interposée de M. Maurice Schumann et les préférences de sa minorité progressiste louchant vers les Lazard ou même les Servan-Schreiber (Denis, Léo Hamon, etc.). Le parti radical est dans une situation analogue avec MM. René Mayer (Rothschild), Félix Gaillard et Bourgès-Maunoury (équipe Monnet), Mendès-France (Servan-Schreiber), avec cette complication ou cet avantage supplémentaires que M. René Mayer a une tante chez les Worms, sa femme un oncle chez les Rothschild et que M. Edgar Faure mange à tous les râteliers. Quant au Parti Socialiste, il reste, dans son ensemble, fidèle à la tradition qui, au temps de la Revue Blanche, poussait Léon Blum à dédier ses premiers vers à Mme Finaly dont le mari fut, dans la suite, un agent des Rothschild à la Banque de Paris et des Pays-Bas. Mais une pointe avancée tourne son regard en direction des Servan-Schreiber (Lacoste, Deferre, Leenhardt, etc). On n'a pas été sans remarquer qu'au temps du Front Populaire déjà, le Parti Socialiste, qui voulait nationaliser toutes les industries-clés, se bornait, en ce qui concerne la nationalisation de banques, à réclamer seulement celle de la Banque de France.
Le Crédit Foncier de l'Indochine et le Crédit Hypothécaire Indochinois sont des affaires Lazard.
Les Servan-Schreiber ne sont intéressés à cette coûteuse colonie que par la famille Gradis (une fille d'Émile Servan-Schreiber est l'épouse de Henri Gradis, ainsi qu'on l'a vu par ailleurs), dont la raison sociale est Société française pour le Commerce avec les Colonies et l'Étranger et dont la filiale, les Etablissements Maurel et Prom (Bordeaux), s'occupe spécialement de l'Indochine. Au Parlement et au Gouvernement, ils n'en sont qu'à leurs débuts, mais leur influence sur l'opinion s'exerce par Le Monde, l'Express et Les Echos.
L'Algérie et la Tunisie sont une chasse gardée pour les Rothschild qui les mettent en coupe réglée directement sous le couvert de différentes affaires de liaisons ferroviaires ou aériennes (dont M. René Mayer fut longtemps l'administrateur), ou indirectement par le canal des affaires Borgeaud (le sénateur) qu'ils ont en commandite pour la plupart ou en partage (Manufactures de tabacs Bastos, Nord-Africaine des Ciments Lafarge, etc.).
M. René Mayer est député de Constantine et M. Borgeaud sénateur d'Alger.
Ici on se bat pour sauver les intérêts des Rothschild menacés de nationalisation au cas où ces deux «dominions» obtiendraient leur indépendance totale.
Ici, tout appartient aux Gradis et à la branche alliée des Servan-Schreiber: Société d'Études et de Travaux navals et aéronautiques (Casablanca), Société Marocaine des Beni Ahsen (Meknès), Lloyd Marocain d'Assurance (Casablanca), les Fruits de l'Aderhoual (Meknès), Société Tangeroise Ouest-Europe-Atlantique (Tanger), Société Chérifienne d'Organisation Moderne (Casablanca), Groupe Marocain d'Études et d'Entreprises (Fedala), Brasseries du Maroc (Fez), etc.
Ils travaillent en collaboration avec les Lazard à la Société d'Études et de Travaux navals et aéronautiques, et avec les Lesieur (qui sont une affaire Worms) à une Société d'exploitation des Oléagineux.
Et ils sont en rivalité avec les banques américaines en Côte d'Ivoire (Brasseries de la Côte d'Ivoire, dont le siège est à Dakar) et en Haute-Volta (Cultures de Diakandapé, dont le siège est à Sinalia).
La Maroc est, avec l'A.O.F. et l'Espagne, la tête de pont de l'expansion économique américaine en Europe.
Il est aussi, par les héritiers de Lemaigre-Dubreuil qui en mourut, l'endroit où commence ce sourire adressé par la Banque Worms au Parti Communiste et qui s'étend jusqu'au Consortium du Nord.
Députés. - Abelin (Vienne), André (Meurthe-et-Moselle), Anthonioz (Ain), E. d'Astier (Ille-et-Villaine), Aumeran (Alger), Babet (Réunion), Bardoux ( Puy-de-Dôme), Barrès (Meurthe-et-Moselle), Baudry d'Asson (Vendée), Bayle (Tarn-et-Garonne), Bené (Seine-et-Oise), Bettencourt (Seine-Maritime), Bichet (Seine-et-Oise), Blachette (Alger), Boisdé (Cher), Bokanovski (Seine), Bonnefous (Seine-et-Oise), Borlot (Loir-et-Cher), Bourgès-Maunoury (Haute-Garonne), Catrice (Nord), Chastellain (Seine-Maritime), Chatenay (Maine-et-Loire), Chevigné (Basses-Pyrénées), Clostermann (Marne), Coirre (Seine), Corniglion-Molinier (Alpes-Maritimes), Dassault ex-Bloch (Alpes-Maritimes), David (Seine-et-Oise), Denais (Seine), Desgranges (Loire), Devinat (Saône-et-Loire), Dupraz (Indre-et-Loire), Estèbe (Gironde), Ferri (Seine), Furrand (Charente), Jacquinot (Seine), P. de Gaulle (Seine), Gavini (Corse), de Boislambert (Manche), Labrousse (Madagascar), Lanet (Seine), Laniel Joseph (Calvados), Lebon (Deux-Sèvres), Leenhardt (Bouches-du-Rhône), Lemaire (Meuse), Leroy-Ladurie (Calvados), Levacher (Eure-et-Loir), Louvel (Calvados), Manceau (Maine-et-Loire), René Mayer (Constantine), Mendès-France, par sa femme et sa propre famille (Eure), de Menthon (Haute-Savoie), Moustier (Doubs), Mutter (Aube), Nisse (Nord), Noël (Yonne), de Pierrebourg (Creuse), Pinay (Loire), Pleven (Côtes-du-Nord), Paul Reynaud (Nord), Reille-Soult (Tarn), Ribeyre (Ardèche), Schneiter (Marne), Ulver (Seine), Vendroux (Pas-de-Calais).
Sénateurs.- Armengaud (Français de l'Étranger), Bernard (Eure), Borgeaud (Alger), Boutemy (Seine-et-Marne), Brizard (Eure-et-Loire), A. Cornu (Seine-et-Oise), Debré (Indre-et-Loire), Duchet (Côte-d'Or), Dulin (Charente-Maritime), Durand-Réville (Gabon), Lachomette (Haute-Loire), Lagarosse (Côte d'Ivoire), Laniel René (Orne), Longchambon (Français de l'Étranger), Marcou (Guinée), Maroger (Aveyron), Mme Patenôtre (Seine-et-Oise), Pezet (Français de l'Étranger), Pinchard (Meurthe-et-Moselle), Schleiter (Meuse), Ternynck (Aisne), de Brignac (Maine-et-Loire), Zélé (Togo).
Ceux-là sont ceux qu'on connaît: il y a aussi ceux qui sont assez «discrets» pour qu'on ne les connaisse pas!
Quand une conférence internationale a lieu, les hommes politiques (chefs de gouvernement ou ministres des Affaires étrangères ou les deux selon le cas) qui représentent les États, sont accompagnés d'autres hommes qui sont leurs conseillers techniques et qu'on nomme des experts.
Ces experts ne sont pas moins que des hommes d'affaires qui relèvent d'une banque ou d'un groupe de banques et qui en surveillent les intérêts auprès du ministre qui les a embauchés sur ordre.
Les Chefs de gouvernement ou les Ministres des Affaires étrangères ou les deux selon le cas, «travaillent» sur le devant de la scène, les experts dans les coulisses. On publie les noms des premiers et une presse servile tient l'opinion au courant de leurs moindres gestes: on ne publie que rarement les noms des seconds et, sur ce qu'ils font, on se borne à dire que l'accord est ou non réalisé entre eux. Or, ce sont les experts qui font le véritable travail et ce travail consiste à passer des marchés, par-dessus les frontières, pour le compte des Banques ou des groupes de Banques qui les emploient.
Selon qu'ils y arrivent ou non, il y a une détente ou une tension que claironnent les Chefs de gouvernement ou les Ministres des Affaires étrangères ou les deux.
Contrairement à ce qui s'est passé en 1954, tous les groupes de Banques étaient représentés[8] à Genève en 1955 et leurs intérêts convergeaient dans une nécessaire reprise des échanges avec l'Est pour décongestionner les marchés: chacun ayant réussi à obtenir sa part du gâteau, il y a eu accord et détente. Mais il eût suffi qu'un groupe se trouvât lésé pour qu'il y eût recrudescence de la tension. Or cette hypothèse peut se reproduire à tout moment dans la phase d'application et, en cela, elle dit toute la fragilité de la détente.
On ne connaît pas encore la part de chaque groupe bancaire dans le volume global des échanges traités, mais on sait déjà que les célèbres emprunts russes sont de nouveau côtés en Bourse. Rentiers, réjouissez-vous!
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