Enrique Aynat : Les « Protocoles d’Auschwitz » sont-ils une source historique digne de foi ?

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4 Critique interne. Confrontation des textes

Une lecture attentive des Protocoles 1 et 2 permet de constater que les deux textes relatent les événements survenus à Auschwitz sous une forme identique. Bien qu’il existe une infinité de manières de relater les mêmes faits, les Protocoles 1 et 2 – qu’on prétend indépendants l’un de l’autre – ont suivi un schéma identique. Tous deux racontent les événements d’Auschwitz selon l’ordre d’arrivée des convois de déportés et les numéros matricules attribués aux prisonniers. Les deux textes rapportent les mêmes détails de chaque convoi (date d’arrivée, numéros des personnes qui les composent, origine raciale et géographique des déportés) et dans le même ordre. On a l’impression de lire deux textes écrits par un même auteur. Voyons les exemples suivants :

- Protocole 1 (YVA, p. 10) :
« Ca. 99000-100000 Ende Jänner 1943 kamen grosse Transporte mit französischen und holländischen Juden. Nur ein Bruchteil von ihnen kam in das Lager. »
Traduction : « Environ de 99000 à 100000 Fin janvier 1943 arrivèrent de grands convois avec des juifs français et hollandais. Seule une fraction d’entre eux entra dans le camp. »
- Protocole 2 (MDW, p. 2) :
« Ca. 183000-185000 Anfang Mai 1944 kamen kleinere Transporte von holländischen, französischen, belgischen, griechischen Juden und polnischen Ariern. Die meisten wurden in Auschwitz zum Bau der "Buna" zugeteilt. »
Traduction : « Environ de 183000 à 185000 Début mai 1944 arrivèrent de petits convois de juifs hollandais, français, belges et grecs ainsi que des aryens polonais. La plupart furent affectés à Auschwitz à la construction du "Buna". »

On fournit exactement la même information et dans le même ordre dans les deux paragraphes :
– Description des convois par le numéro d’enregistrement attribué aux détenus (« Environ de 99000 à 100000 » et « Environ de 183000 à 185000 »).
– Date d’arrivée au camp (« Fin janvier 1943 » et « Début mai 1944 »).
Taille des convois (« de grands convois » et « de petits convois »).
– Nationalité et origine raciale des déportés (« des juifs français et hollandais » et des « juifs hollandais, français, belges et grecs ainsi que des aryens polonais »).
Destination des arrivants (« Seule une fraction d’entre eux entra dans le camp » et « La plupart furent affectés à Auschwitz à la construction du "Buna" »).

En comparant les deux textes on observe que le mode de rédaction est le même. On va parfois jusqu’à utiliser les mêmes termes :

- Protocole 1 (YVA, p. 10) :
« im Feber 1943 [kamen] 2 000 arische Polen vorwiegend Intelligenz. »
Traduction : « en février 1943 [arrivèrent] 2 000 Polonais aryens, en majorité des intellectuels. »
- Protocole 2 (MDW, p. 1) :
« Zwischen dem 10. und 15. April 1944 kamen etwa 5 000 Ariern, vorwiegend Polen. »
Traduction : « Entre le 10 et le 15 avril 1944 arrivèrent 5 000 Aryens, en majorité polonais. »

Autre exemple :

- Protocole 1 (YVA, p. 12) :
« Ca. 109000-119000 Anfang März 1943 kamen 45 000 Juden aus Saloniki. »
Traduction : « Environ de 109000 à 119000 Début mars 1943 arrivèrent 45 000 juifs de Salonique. »
- Protocole 2 (MDW, p. 2) :
« Ca. 183000-185000 Anfang Mai 1944 kamen kleinere Transporte von holländischen, französischen, belgischen, griechischen Juden und polnischen Ariern. »
Traduction : « Environ de 183000 à 185000 Début mai 1944 arrivèrent de petits convois de juifs hollandais, français, belges et grecs ainsi que des aryens polonais. »

On identifie parfois dans les deux témoignages quelques membres des convois arrivés récemment à Auschwitz. Dans ce cas également la rédaction est identique :

- Protocole 1 (YVA, p. 9) :
« Ca. 64800-65000 200 slowakische Juden. [...]. Unter den Eingebrachten befanden sich : [...]. »
Traduction : « Environ de 64800 à 65000 200 juifs slovaques. [...]. Parmi les admis se trouvaient [...]. »
- Protocole 2 (MDW, p. 2) :
« Um den 10. Mai 1944 kam in Birkenau der erste Transport ungarischer Juden an. [...]. Unter den Frauen befanden sich u.a. [...]. »
Traduction : « Autour du 10 mai 1944 arriva à Birkenau le premier convoi de juifs hongrois. [...]. Parmi les femmes se trouvaient entre autres [...]. »

Il est permis de dire par conséquent que les deux textes ont dû être écrits par la même ou les mêmes personnes, ou que le rédacteur de l’un s’est appuyé sur l’autre, puisque, comme l’a noté l’historien espagnol Zacarias Garcia Villadas S.I., il est « moralement impossible que deux auteurs, pour raconter ou décrire la même chose, l’aient fait avec des phrases identiques ou très ressemblantes ; qu’ils s’arrêtent sur les mêmes points, non seulement essentiels, mais accidentels, et reflètent le même jugement jusque dans les détails [...]. L’on en déduit que si deux sources ou davantage s’accordent sur l’un de ces deux points, leur dépendance est incontestable. [113] »
L’historien français Marc Bloch s’est exprimé dans le même sens: « Notre raison refuse, en effet, d’admettre que, placés nécessairement en des points différents de l’espace et doués de facultés d’attention inégales, deux observateurs aient pu noter, trait pour trait, les mêmes épisodes : que, parmi les innombrables mots de la langue française, deux écrivains travaillant indépendamment l’un de l’autre, se soient fortuitement trouvés faire choix des mêmes termes, pareillement assemblés, pour raconter les mêmes choses. Si deux récits se donnent pour pris directement à la réalité, il faut donc que l’un d’eux, au moins, mente. [114]
[Addition de 1998. Une étude approfondie montre que le texte du Protocole 1 (document YVA) a également été rédigé par la même personne, bien qu’on indique dans la préface qu’il a été l’œuvre de deux auteurs. On dit en effet dans la préface que « [l]e rapport était rédigé de façon à restituer d’abord les expériences et les observations du jeune juif qui a été amené de Sered ». L’auteur de ce fragment du texte est donc le juif déporté à Auschwitz le 13 avril 1942. Le fragment s’étend des pages 1 à 8 du document (que nous appellerons texte A). La préface ajoute que, à l’arrivée du second juif à Auschwitz, le récit a été fait « d’après les déclarations des deux ». Ce fragment correspond aux pages 8 à 20 du document (que nous appellerons texte B). Enfin, le Protocole 1 contient « le rapport du second juif, qui a été déporté de Novaky à Lublin et, de là, à Auschwitz ». Il s’agit, par conséquent, des pages 21 à 26 du document (que nous appellerons texte C).
Un examen superficiel montre que, selon toute probabilité, les textes A et B ont été rédigés par la même personne, comme cela ressort de la manière identique dont est donné l’ordre des convois arrivés à Auschwitz (p. 7-8).
La comparaison des textes A et C suggère qu’ils ont également été rédigés par la même personne, comme cela se dégage des exemples que nous indiquons ci-dessous :

- Texte A (YVA, p. 1) : « Am 13. April 1942 wurden wir – 1 000 Mann – im Sammellager Sered einwaggoniert. »
Traduction : « Le 13 avril 1942 nous fûmes – 1 000 hommes – mis dans des wagons dans le camp de rassemblement de Sered. »
- Texte C (YVA, p. 21) : « Am 14. Juni 1942 verliessen wir Novaky. »
Traduction : « Nous quittâmes Novaky le 14 juin 1942. »

- Texte A (YVA, p. 1) : « Nach Abkopplung eines kleineren Teiles unseres Transportes fuhren wir dann weiter und kamen bei Nacht in Auschwitz an. »
Traduction : Après le décrochage d’une petite partie de notre convoi nous continuâmes le voyage et arrivâmes de nuit à Auschwitz. »
- Texte C (YVA, p. 21) : « Die Fahrt ging dann weiter, nach zwei Tagen kamen wir in Lublin an »
Traduction : « Le voyage continua, [et] après deux jours nous arrivâmes à Lublin. »

- Texte A (YVA, p. 1) : « Wir wurden da sofort in eine grosse Baracke geführt. »
Traduction : « Nous fûmes alors conduits immédiatement dans une grande baraque. »
- Texte C (YVA, p. 23) : « Wir wurden sofort in einen Keller geführt. »
Traduction : « Nous fûmes conduits immédiatement dans une cave. »

Explication de la répartition intérieure d’une grande baraque :
- Texte A (YVA, p. 4) : « Es entstehen hie[r]durch drei Etagen (Fussboden, und zwei Etagen aus den Seitenwänder). »
Traduction : « Il y a par là trois étages (plancher et deux étages entre les murs latéraux). »
- Texte C (YVA, p. 21) : « Diese 4 Etagen (Fussboden und drei Tische). »
Traduction : « Ces 4 étages (plancher et trois tables). »

- Texte A (YVA, p. 6) : « ungeniessbare Essen. »
Traduction : « repas immangeable. »
- Texte C (YVA, p. 21) : « ungeniessbar schlechtes Brot. »
Traduction : « mauvais pain immangeable. »

Répartition intérieure des camps de Birkenau et de Lublin :
- Texte A (YVA, p. 5) :
« in den drei fertigen Blocks waren untergebracht :
I. die sogennante Prominencia [...],
II. Rest der französischen Juden [...],
III. slowakische Juden [...],
IV. die noch lebenden Russen [...]. »
Traduction : « Dans les trois blocks terminés étaient logés :
I. ceux qu’on appelle les notables [...],
II. le reste des juifs français [...],
III. les juifs slovaques [...],
IV. les Russes encore en vie [...]. »
- Texte C (YVA, p. 22) :
« Das Arbeitsfeld I. war durch slowakische Juden besetzt,
" " II. durch slowakische und tschechische Juden,
" " III. durch Partisanen
" " IV. und V. wurde von den Juden der Arbeitsfelder I. und II. gebaut. »
Traduction :
« Le camp de travail I. était occupé par des juifs slovaques,
" " II. par des juifs slovaques et tchèques,
" " III. par des partisans
" " IV. et V. fut construit par des juifs des camps de travail I. et II. »

- Texte A (YVA, p. 1) : « Nach Abkopplung eines kleineren Teil unseres Transportes fuhren wir dann weiter und kamen bei Nacht in Auschwitz an. »
Traduction : « Après le décrochage d’une petite partie de notre convoi nous poursuivîmes le voyage et arrivâmes à Auschwitz de nuit. »
- Texte C (YVA, p. 23) : « Nach einer Fahrt von 48 Stunden, welche wir im Waggon eingeschlossen, ohne Essen und Trinken verbracht haben, kamen wir halbtot in Auschwitz an. »
Traduction : « Après un voyage de 48 heures, que nous passâmes enfermés dans le wagon, sans manger ni boire, nous arrivâmes à Auschwitz à moitié morts. »

- Texte A (YVA, p. 1) : « und unsere Personalien aufgenommen wurden. »
Traduction : « et l’on prit notre identité. »
- Texte C (YVA, p. 23) : « und nachdem unsere Personalien aufgenommen waren. »
Traduction : « et après qu’on nous eut pris notre identité. »

- Texte A (YVA, p. 2) : « In den Häusern der durch diese Mauer getrennten Reihe waren bis Mitte August 1942 jene jüdischen Mädchen aus der Slowakei untergebracht, 7 000 an der Zahl, die in den Monaten März-April 1942 deportiert wurden. »
Traduction : « Dans les maisons de la rangée séparée par ce mur furent logées jusqu’à la mi-août 1942 ces jeunes filles juives de Slovaquie, au nombre de 7 000, qui furent déportées pendant les mois de mars-avril 1942. »
- Texte C (YVA, p. 23) : « In einer Häuserreihe, welche von uns durch eine Mauer getrennt war, waren die jüdische Mädchen aus der Slovakei, die im März und April 1942 nach Auschwitz gebracht wurden, untergebracht. »
Traduction : « Dans une rangée de maisons, qui était séparée de nous par un mur, furent logées les jeunes filles juives de Slovaquie qui avaient été amenées à Auschwitz en mars et avril 1942. »

- Texte A (YVA, p. 5) : « Zu Essen bekamen wir zu Mittag 1 Liter Suppe aus Steckrüben und am Abend 30 dkg. schlechtes Brot. »
Traduction : « Au repas nous recevions pour midi 1 litre de soupe de rutabagas et le soir 30 dag de mauvais pain. »
- Texte C (YVA, p. 23) : « Zu Essen bekamen wir mittags eine Kartoffel- oder Steckrübensuppe, am Abend Brot. »
Traduction : « Au repas nous recevions à midi une soupe de pommes de terre ou une soupe de rutabagas, du pain le soir. »

- Texte A (YVA, p. 5-6) : « Die Arbeitsbedingungen waren von einer unvorstellbaren Härte, sodass die meisten von uns [...] es nicht aushielten. »
Traduction : « Les conditions de travail étaient d’une dureté inimaginable, de sorte que la majorité d’entre nous [...] ne le supportait pas. »
- Texte C (YVA, p. 24) : « Die harte Arbeit, ohne Nahrung und Rast, haben aber sehr wenige von uns ausgehalten. »
Traduction : « Le travail dur, sans nourriture ni repos, très peu d’entre nous l’ont supporté. »

- Texte A (YVA, p. 6) : « Die Selektierten wurden in Lastautos verladen und in den Birkenwald geführt. »
Traduction : « Les sélectionnés furent chargés dans des camions et conduits dans le bois de bouleaux. »
- Texte C (YVA, p. 25) : « Die Restlichen wurden auf Lastautos verladen und nach dem Birkenwald geschickt. »
Traduction : « Les restants furent chargés sur des camions et envoyés vers le bois de bouleaux. »

- Texte A (YVA, p. 5) : « Nach drei Tagen wurde ich zusammen mit 200 slowakischen Juden zur Arbeit in die deutschen Aufrüstungswerke nach Auschwitz kommandiert. »
Traduction : « Au bout de trois jours je fus envoyé à Auschwitz, avec 200 juifs slovaques, pour travailler dans une usine d’armement allemande. »
- Texte C (YVA, p. 24) : « Ich wurde dann zur Arbeit in die DAW (Deutsche Aufrüstungswerke) kommandiert. »
Traduction : « Je fus ensuite envoyé pour travailler à la DAW (Usine d’armement allemande). »]


Notes

[113]

Zacarias GARCIA VILLADAS S.I., Metodología y crítica históricas, Sucesores de Juan Gili, Barcelone, 1912, p. 294.

[114]

Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, Paris, 1997 (1949), p. 110.

 


Source: Akribeia, n° 3, octobre 1998, p. 5-208


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