Enrique Aynat : Les « Protocoles d’Auschwitz » sont-ils une source historique digne de foi ?

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1. Les documents

1. 1 Textes qui constituent les Protocoles d’Auschwitz

1. 1. 1 Préface

Elle est écrite par une tierce personne. Elle indique que les auteurs du premier récit sont deux jeunes juifs slovaques – dont on tait les noms dans l’intérêt de leur propre sécurité – qui se sont enfuis le 7 avril 1944 après être restés deux ans à Auschwitz. Le premier d’entre eux était arrivé à Auschwitz le 13 avril 1942 et le second avait été envoyé à Lublin le 14 juin 1942 d’où il fut transféré à Auschwitz deux semaines après.
Elle signale que le récit contient uniquement ce que l’un ou les deux ont connu, vu ou observé ensemble et dont ils ont eu une expérience directe. Elle indique également qu’on n’y décrit pas des impressions personnelles et qu’on n’y reproduit pas d’informations de tierces personnes. Elle prétend qu’il s’agit, par conséquent, d’un témoignage totalement objectif.

1. 1. 2 Texte rédigé conjointement par les deux jeunes juifs slovaques évadés le 7 avril 1944
Le texte commence par le récit du jeune juif arrivé à Auschwitz le 13 avril 1942. Il décrit la procédure suivie après l’arrivée au camp : douche et désinfection, attribution d’un numéro matricule – qui était tatoué sur la poitrine – et remise d’un uniforme au détenu. Il énumère ensuite les signes qui permettent de distinguer les détenus : un triangle de couleur selon le motif de détention (rouge pour les politiques, vert pour les droits communs, noir pour les asociaux, rose pour les homosexuels et violets pour les Bibelforscher [terme désignant les témoins de Jéhovah]). Il décrit ensuite les camps d’Auschwitz et de Birkenau et leur système de sécurité. Le témoin parle également de son travail dans une usine d’armements située à proximité du camp et de son affectation ultérieure dans une « infirmerie » (Krankenbau) spéciale, qui était en réalité un lieu d’attente avant de passer à la chambre à gaz. Le récit continue avec la liste des transports arrivés au camp classée selon le numéro d’enregistrement donné aux prisonniers.
Le 30 juin 1942 arrive le convoi de l’autre jeune juif slovaque et, à partir de là, le récit est l’œuvre des deux témoins.
La majeure partie de la narration est une liste de transports classés par les numéros matricules des prisonniers [4]. Elle livre des détails épouvantables, comme l’anéantissement au moyen de gaz toxiques de plusieurs centaines de milliers de juifs entre le 1er juillet et le 15 septembre 1942 et l’inauguration d’un four crématoire à laquelle assistèrent plusieurs personnalités de Berlin et dont le « programme » consista dans l’exécution par gaz toxique puis de la crémation de 8 000 juifs de Cracovie.
Le témoignage accorde une attention particulière au sort des juifs de Theresienstadt arrivés à Auschwitz en septembre 1943, qui restèrent internés pendant six mois et furent finalement anéantis dans les chambres à gaz.
Le texte contient un tableau (p. 18) avec le nombre de détenus de Birkenau, selon leur origine raciale, à la date de l’évasion.
Le récit inclut également une brève description de l’organisation administrative du camp, avec la mention des noms propres et des numéros matricules de certains prisonniers occupant des responsabilités de commandement.
Suit un témoignage plus court provenant du jeune juif slovaque arrivé à Auschwitz à la fin du mois de juin 1942. Le récit s’ouvre par l’arrivée d’un convoi de détenus au camp de concentration de Majdanek, dans les environs de Lublin. Il met l’accent sur les conditions de vie désastreuses qui régnaient dans ce camp et sur les mauvais traitements que les gardiens faisaient subir aux prisonniers. Le 27 juin 1942, le témoin fut mis dans un train à destination d’Auschwitz, où il arriva 48 heures plus tard. Là-bas il travailla dans les usines Buna [5] et DAW (Deutsche Aufrüstungswerke) dans des conditions horribles. Il fut ensuite affecté au « commando de déblaiement » (Aufräumungskommando) qui avait pour mission de ranger et de trier les biens confisqués aux juifs arrivés à Auschwitz. À ce poste il put observer le traitement réservé aux convois de juifs, dont à peine 5 ou 10 % des membres étaient internés dans le camp. Le reste était exterminé au moyen de gaz toxiques. Il mentionne également une épidémie de typhus qui sévit entre juillet et septembre 1942 et provoqua un grand nombre de morts car les malades ne reçurent aucun soin médical et furent assassinés. L’auteur du récit fut finalement transféré dans le camp voisin de Birkenau.
Pour finir, on expose un tableau avec une « estimation prudente » des juifs gazés à Birkenau entre avril 1942 et avril 1944 selon le pays d’origine. On établit un chiffre total approximatif de 1 765 000 victimes.
Nous appellerons désormais ce texte Protocole 1.

1. 1. 3 Témoignage des deux jeunes juifs évadés le 27 mai 1944

Le récit commence par l’évasion, le 7 avril 1944, des deux juifs slovaques. Le système suivi dans la narration est le même que dans le témoignage précédent : on énumère les différents convois arrivés à Auschwitz classés selon les numéros matricules attribués aux prisonniers. Le témoignage mentionne l’arrivée des prisonniers évacués de Majdanek où les Allemands fusillèrent en un seul jour 17 000 juifs. Le 10 mai 1944, les transports de juifs hongrois commencèrent à arriver. Il arrivait de 14 000 à 15 000 juifs par jour, parmi lesquels à peine 10 % étaient enregistrés dans le camp. Le reste était immédiatement gazé et incinéré. À la mi-mai, on établit un nouveau système de numérotation des détenus, en commençant avec le numéro 1 précédé de la lettre A. À la fin de l’été 1943 vint à Auschwitz une délégation de quatre juifs néerlandais qui fut correctement reçue par les autorités du camp. Après une visite d’inspection ils signèrent une déclaration dans laquelle ils faisaient savoir que tout était en ordre. La délégation de juifs manifesta par la suite son intérêt à connaître Birkenau et ses crématoires, à propos desquels ils avaient entendu certaines rumeurs. Après cela, on les fusilla dans le dos. On envoya un télégramme aux Pays-Bas, indiquant qu’ils étaient morts dans un accident de voiture.
Nous appellerons désormais ce texte Protocole 2.

1. 1. 4 Témoignage d’un commandant polonais

Le récit commence le 24 mars 1942 avec le transfert de l’auteur de la prison de Montelupich, à Cracovie, à Auschwitz. Il rappelle toutes les formalités suivies par les détenus après l’arrivée au camp. Le témoin mentionne son affectation au « commando du béton » où les « capos » (détenus chargés de la surveillance de leurs compagnons) se distinguaient par la commission d’actes de cruauté arbitraires. Il mentionne également son passage par l’infirmerie où 80 à 90 % des juifs étaient assassinés par des injections mortelles. Il fallait que les « aryens » fussent gravement malades pour subir ce traitement. La mortalité dans cet « hôpital » était tellement élevée que Berlin demanda une explication, pour laquelle on effectua un simulacre d’enquête. À la suite d’une épidémie de typhus en juillet 1942, on réalisa de grandes actions d’« épouillage » qui consistaient à envoyer les typhiques aux chambres à gaz. A cause des mauvais traitements, un juif ne pouvait vivre plus de deux semaines à Auschwitz. À partir du printemps commencèrent à arriver les premiers grands convois de juifs qui étaient exterminés en masse. On avait construit dans ce but de grandes baraques aménagées en chambres à gaz dans un bois de bouleaux proche. On y anéantissait les juifs avec des « bombes d’acide cyanhydrique ». À partir de l’automne 1942 on pratiqua ces massacres dans les crématoires. On peut évaluer le nombre des victimes, selon ce témoignage, à environ 1 500 000.
Nous appellerons désormais ce texte Protocole 3.

1. 2 Documents examinés

1. 2. 1 Document sans titre conservé à l’Institut Yad Vashem (Jérusalem) sous la cote M20/153

Texte rédigé en allemand. Il se compose de 28 pages dactylographiées. Illustré par quatre croquis. Il contient uniquement le texte du Protocole 1.
C’est par le sigle YVA que nous désignerons désormais ce texte.

1. 2. 2 « Tatsachenbericht ueber Auschwitz und Birkenau »

Document rédigé en allemand et composé de 34 pages dactylographiées. Il est conservé à la Franklin Delano Roosevelt Library de New York (Collection WRB, Box n° 61, Misc Docs. and Reports – Poland, 5/17/44, General Correspondence of R. McClelland, War Refugee Board file). La première page s’ouvre par un en-tête de la « Weltzentrale des Hechaluz. Hechaluz Geneva Office ». Il est daté du 17 mai 1944, à Genève. Le texte est dépourvu de croquis et comprend uniquement le texte du Protocole 1.
C’est par le sigle FDRL 1 que nous désignerons désormais ce texte.

1. 2. 3 Document sans titre conservé au ministère suédois des Affaires étrangères (Stockholm) sous la cote 1920-HP 1095

Il est écrit en allemand. Il se compose de 24 pages dactylographiées. Il a été envoyé par l’ambassade suédoise à Budapest le 24 juin 1944. La note de l’ambassade jointe au document considère celui-ci comme « strictement confidentiel » (Strängt förtrolig). Il contient uniquement le Protocole 1 et est illustré par quatre croquis.
C’est par le sigle RA que nous désignerons désormais ce texte.

1. 2. 4 « Rapports sur les camps de "travail" de Birkenau et d’Ausschwitz [sic] »

Document écrit en français et composé de 30 pages dactylographiées. Conservé aux Archives générales du ministère des Affaires étrangères (Madrid) sous la cote R-1716 (Dossier général des séphardim espagnols). Il est illustré par cinq croquis. Il a été envoyé le 26 août 1944 de la légation espagnole à Budapest sous la référence « informe s/trato a los judios en los campos de concentración alemanes » [« rapport sur le traitement des juifs dans les camps de concentration allemands »]. Il contient les textes des Protocoles l et 3.
C’est par le sigle MAE que nous ferons désormais référence à ce texte.

1. 2. 5 « The Extermination Camps of Auschwitz (Oswiecim) and Birkenau in Upper Silesia »

Document rédigé en anglais et composé de 52 pages dactylographiées. Conservé à la Franklin Delano Roosevelt Library de New York (Collection War Refugee Board, Box n° 6, German Extermination Camps. 1. Original Reports from McClelland, 10-12-44). Il a été envoyé à Washington le 12 octobre 1944 par Roswell D. McClelland, assistant spécial du ministre américain à Berne. Il contient les textes des trois Protocoles et est illustré par six croquis.
C’est par le sigle FDRL 2 que nous désignerons désormais ce texte.

1. 2. 6 « Testimony of Two Escapees from Auschwitz-Birkenau Extermination Camps at Oswiecim, Poland »
Document rédigé en anglais et composé de 48 feuillets dactylographiés. Conservé à la National Archives and Records Administration de Washington, dans les archives de l’Office of Strategic Services [6], sous le code OSS XL 8883. Il est illustré par trois croquis. C’est la traduction d’un document arrivé clandestinement en Italie par l’intermédiaire du docteur G. Soos, secrétaire du mouvement clandestin hongrois « MFM » et recueilli par les membres de l’Office of Strategic Services (OSS) détachés à Bari (Italie) le 20 avril 1945. Le document est précédé d’une note d’introduction de quatre pages de la « Section de recherche et d’analyse » (Research and Analysis Branch) de l’OSS en date du 10 mai 1945. Ceux qui en ont assuré l’édition ont divisé le document en chapitres en raison de la « désorganisation du texte » (p. ii). Il contient uniquement le texte du Protocole 1.
C’est par le sigle NA que nous désignerons désormais ce texte.


Notes

[4] D’après le récit, on procédait à une sélection à l’arrivée des convois de juifs parmi lesquels 90 ou 95 % des nouveaux arrivants finissaient dans les chambres à gaz. Le reste était admis dans le camp de concentration.
[5] Il existait à proximité d’Auschwitz un gigantesque complexe industriel du trust allemand I.G. Farben où travaillaient de nombreux détenus du camp de concentration. Dans ces usines était fabriqué du caoutchouc synthétique, connu commercialement sous le nom de Buna (Bu : butadiène et Na : symbole chimique du sodium).
[6] Agence de renseignement nord-américaine qui a précédé la C.I.A.

 


Source: Akribeia, n° 3, octobre 1998, p. 5-208


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